Cours Stage - Les Lumières et Voltaire

Exercice - L'Ingénu, Voltaire

L'énoncé

Voltaire, L’Ingénu, 1767

Chapitre XIV : Progrès de l’esprit de l’Ingénu

L’Ingénu faisait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son âme : car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris de préjugés. Son entendement, n’ayant point été courbé par l’erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les font voir toute notre vie comme elles ne sont point. « Vos persécuteurs sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie ? –Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon ; tous les hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités obscures. –Dites sur les faussetés obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait découverte sans doute ; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Etre infini et suprême de dire : il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée. »

Tout ce que disait ce jeune ignorant instruit par la nature faisait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné. « Serait-il bien vrai, s’écria-t-il, que je me fusse rendu réellement malheureux pour des chimères ? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain ; mais j’ai perdu la mienne ; ni saint Augustin, ni saint Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis. »

L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin : « Voulez-vous que je vous parle avec une confiance hardie ? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes de l’école me semblent peu sages ; ceux qui persécutent me paraissent des monstres. »

Les deux captifs étaient forts d’accord sur l’injustice de leur captivité. « Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu ; je suis né libre comme l’air ; j’avais deux vies, la liberté et l’objet de mon amour ; on me les ôte. Nous sommes tous deux dans les fers, sans savoir qui nous y a mis, sans pouvoir même le demander. J’ai vécu Huron vingt ans ; on dit que ce sont des barbares, parce qu’ils se vengent de leurs ennemis ; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle ; j’ai peut-être sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de lois dans ce pays ? On condamne les hommes sans les entendre ! Il n’en est pas ainsi en Angleterres. Ah ! ce n’était pas contre les Anglais que je devais me battre. » Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère.

Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux ; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que son cœur allait toujours au-delà de ce qu’il lisait. « Ah ! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont que de l’esprit et de l’art. » Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut s’élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.


Question 1

Expliquer le contexte de cet extrait et présenter brièvement les personnages. A quoi peut-on s’attendre ?

L’extrait ici présent correspond à une pause dans l’intrigue, une pause argumentative. C’est un huis-clos dans une cellule où l’Ingénu parle à Gordon.

L’Ingénu représente celui qui ne sait rien, qui est naïf tandis que Gordon est un homme plus âgé et qui est censé, ainsi, avoir plus d’expérience.

On s’attend à ce que Gordon enseigne à son « élève » tout ce qu’il a appris durant sa vie.

Question 2

Relever les cibles de la satire. Comment est perçue la religion dans l’extrait ? Justifier.

Les cibles de la satire sont la mauvaise éducation voire l’éducation européenne en générale, les préjugés qui en découlent, la justice et la religion (notamment l’embrigadement à telle pratique et/ou religion).

L’attaque contre les théologiens est particulièrement vive, où les jansénistes sont autant à plaindre et autant coupables que ceux qui les persécutent. Les jansénistes sont comparés à une secte. De plus, la métaphysique est comparée aux mathématiques. Or, dans l’extrait transparait l’idée que ce qui ne peut être démontré est nécessairement faux (c’est un raisonnement par l’absurde) donc que les idées métaphysiques des jansénistes sont intrinsèquement fausses. La foi est réduite à une absurdité (c’est-à-dire contraire à la raison). La raison doit donc lutter contre cela et refuser le fanatisme. En utilisant un jeune naïf sans religion pour défendre ses propos, Voltaire paraît avoir un regard étranger et donner un jugement objectif sur ce thème. Cela en fait ressortir les contradictions et donc permet de mieux le critiquer.

 

L'éducation est une des cibles de la satire.

Question 3

Quelle est la thèse principale développée par Voltaire ?

Le principal de sa critique est centrée sur l’éducation et son opposition d’avec l’état de nature. L’Ingénu n’a aucun préjugé puisqu’il n’a « rien appris dans son enfance ».

C’est donc un éloge de la raison naturelle qui est ainsi faite. C’est l’éducation par la nature qui est bénéfique, notamment car cela permet d’éviter les idées reçues. La culture ne devrait pas entacher l’objectivité.

Question 4

Par quelle technique fait-il passer son message ?

On peut parler d’une maïeutique « inversée » car c’est l’élève (l’Ingénu) qui fait « accoucher » le maître (Gordon). Il y a donc une inversion des rôles : « soupirant le bon Gordon », « faisait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné », « Serait-il bien vrai », « Son compagnon ne le contredit point », « un Huron convertissait un janséniste » ainsi que l’antithèse « jeune ignorant »-« vieux savant » qui montre bien le renversement de leur relation.

Dans tout l’extrait, Voltaire s’exprime à travers l’Ingénu.

Les rôles semblent inversés entre l'élève et le maître.

Question 5

Quelles sont les techniques d’argumentation utilisées ici ?

Bien que l’Ingénu n’ait eu aucune éducation, il utilise pourtant un certain nombre de techniques d’argumentation. Par exemple, il exprime plusieurs fois son avis au travers de questions rhétoriques : « Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie ? », « Il n’y a donc point de lois dans ce pays ? ». Cela donne lieu à des démonstrations par l’absurde. Le Huron pointe donc du doigt les incohérences et la fausseté du jugement de Gordon.

De plus, il emploie le procédé de vérité générale et la globalisation pour appuyer ses propos : « on dit que ce sont des barbares », « on », « tous ». De même, l’Ingénu se base sur des connaissances scientifiques et le procédé littéraire de la comparaison (« Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle serait brillante comme lui ») pour justifier ses dires.

Le Huron a donc une forte assurance. Il débute et mène les dialogues : il est sujet de nombreux verbes de paroles, notamment le verbe « dire » ; il utilise un vocabulaire appréciatif et de jugement (« abominables », « vaines disputes de l’école », « me semblent », « me paraissent des monstres », « je »). En outre, l’auteur insiste sur les progrès de l’Ingénu (« progrès rapides dans les sciences », « développement rapide de son esprit »). Ce jeune homme, qui soi-disant ne sait rien, utilise tous les procédés argumentatifs des Lumières. On trouve d’ailleurs le terme « liberté » ainsi que le champ lexical de la lumière (« soleil », « brillante »).

Gordon est, au contraire, totalement désarçonné. Le champ lexical du malheur (« soupirant », « malheureux », « malheur », « l’abîme où je suis ») ainsi que les monologues intérieurs qu’il mène le montrent. L’extrait se termine sur une sorte de morale : Gordon prend conscience que sa vie est basée sur un amas de mensonges et qu’il vivait dans l’erreur. L’Ingénu a réussi, par la raison, à convaincre son ami et à le rendre lucide. C’est donc une victoire et une preuve pour Voltaire de la supériorité de la raison sur tout autre chose.

L'argumentation s'appuie sur la raison.