Cours Stage - Œuvre au programme : Les Fleurs du Mal, Baudelaire

Exercice - L’Albatros, Baudelaire

L'énoncé

"L’Albatros" (1859), Charles Baudelaire. Extrait de la section Spleen et ideal, Les Fleurs du mal (1861, 2e édition)

 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage


Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,


Qui suivent, indolents compagnons de voyage,


Le navire glissant sur les gouffres amers.



 

À peine les ont-ils déposés sur les planches,


Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,


Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches


Comme des avirons traîner à côté d'eux.



 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule1 !


Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !


L'un agace son bec avec un brûle-gueule2,


L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !



 

Le Poète est semblable au prince des nuées


Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;


Exilé sur le sol au milieu des huées,


Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

1 Veule : qui manque d’énergie, de courage (voire qui est lâche).

2 Brûle-gueule : Pipe à tuyau très court.


Question 1

Décrire l’animal du poème ainsi que le champ lexical qui le caractérise. Quel rapport entretient-il avec les hommes d’équipage, avec le monde (le sol) ?

Éléments physiques de l’animal : “vastes oiseaux des mers”, “grandes ailes blanches”, “voyageur ailé”, “son bec”, “ses ailes de géant”.

Registre hyperbolique qui nous permet de visualiser la grandeur de l’oiseau. Les périphrases “rois de l'azur” et “prince des nuées” participent de la description méliorative de l’animal qui contrôle son vol avec majesté.

Traits de caractère de l’animal (humanisation) :indolents compagnons de voyage”, “maladroits et honteux”, “comme il est gauche et veule”, “Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid”, “l'infirme qui volait”, “Qui hante la tempête et se rit de l'archer”, “Exilé sur le sol”.

La majesté de sa silhouette contraste avec la maladresse de son corps sur Terre. Il apparaît comme inadapté et largement affaibli.

L’oiseau et la mer : effets de symétrie et correspondances :

L’animal suit le navire “glissant sur les gouffres amers” : analogie oiseau / mer et oiseau / navire. Correspondances et interdépendance de l’un à l’autre. L’albatros a besoin du vent de la mer pour voler / Il est également le “compagnon de voyage” du navire. Réciprocité.

- Les ailes de l’animal pareilles à des “avirons” : analogie oiseau / bateau que l’on traîne pour sortir de l’eau. Dépourvu de leur lien à la mer, les ailes de l’albatros ne lui sont plus d’aucune utilité sur terre. Elles le font boiter.

- Il “hante la tempête” : l’albatros a besoin du vent pour prolonger son vol (car il est lourd et sa musculature faible). Dépendance de l’oiseau à la tempête : pareil à un fantôme qui ne peut quitter la maison qu’il hante, l’oiseau ne peut abandonner la tempête qui sublime son vol. Remarquons qu’au terme “tempête” on pourra associer toute une symbolique : eaux troublées, violences, obscurité, rafales… qui fera sens lors de la comparaison de l’albatros au poète. L’oiseau et les hommes d’équipage :

- “Pour s’amuser” : capture de l’oiseau. On le prive de sa liberté. S’en suit le travestissement de l’albatros en “clown” (que l’on a déposé sur les “planches”). Mise en évidence de la toute puissance du nombre (noter le pluriel “les hommes d’équipage”) et de l’homme sur l’oiseau ; de la Terre sur le ciel.

- “L’un agace son bec, … l’autre mime” : trivialité et humiliation de l’oiseau.

Question 2

Analyser la structure du poème. 

Strophes : Poème composé de 4 quatrains (strophe de 4 vers) en alexandrins (12 syllabes). La régularité du poème structure la progression dramatique de la narration.

Strophe 1 : Situation initiale ; liberté de l’albatros et menace humaine.

Strophe 2 : Perturbation de la situation initiale -> Oiseau capturé et bouleversé.

Strophe 3 : L’oiseau et les hommes, humiliation du “clown”.

Strophe 4 : Analogie entre l’albatros et le poète.

 

Rimes :

Rimes croisées qui soulignent la régularité strophique.

Croisement des rimes qui renforce les analogies oiseau/mer/hommes d’équipage.

Mise en évidence d’une symbiose entre le poète et l’oiseau :

Rimes finales en /é/ que l’on peut presque considérer comme un rime suivie (au-delà des rimes croisées en /ué/ et en /arché/).

 

Rythmes et sons :

Métrique souvent caduque lorsque l’on désigne l’animal.

Observer la répartition des syllabes entre les deux hémistiches (moitié du vers) :

Vers 1 (2+4//6), vers 3 (3+3//6), vers 10 (1+5//6) et vers 12 (3+3//6).

Ponctuation : commenter la virgule (rythme saccadé et bancal), les points d’exclamation qui actualisent pour nous le moment de l’humiliation de l’albatros, le point-virgule qui favorise l’analogie albatros-poète.

Allitérations (répétitions de sons consonantiques) en /s/ et /z/ qui harmonisent les quatre strophes du poème entre-elles.

Analyser la versification, le système de rimes, la ponctuation, etc.

Question 3

Proposer une explication à la comparaison entre le poète et l’albatros. 

Voler : L’albatros comme le poète s’élèvent et s’extraient du monde, l’un physiquement, l’autre spirituellement.

L’exil sur terre : Immanquable enracinement de l’homme et de l’albatros. Le premier qui doit bien vivre parmi les siens (manger, travailler, dormir…), le second qui ne peut voler longtemps sans le vent (il restera donc à terre).

hanter” et “rire” : Tous deux ont un rapport au monde distancié. Ils en sont inadaptés voire exclus. Prendre de la hauteur est leur salut.

 

S'aider de la citation suivante “Le poète est semblable au prince des nuées”.

Question 4

À l’aide des réponses aux questions précédentes, commenter l’extrait proposé à l’aide d’un plan détaillé mettant en évidence l'angle d’analyse du texte par une problématique personnelle et pertinente. 

Problématique : Comment passons-nous de la narration d’une scène de vie en mer à une analogie symbolique entre l’albatros et le poète qui met pour nous en exergue la figure du “poète maudit” ?

Grâce aux analyses précédentes, nous pouvons établir le plan suivant :

 

I. L’oiseau libre (personnage principal, titre du poème)

- Un oiseau de mer : l’existence du vol de l’albatros ne tient que dans ce rapport de dépendance à la “tempête” (sa “malédiction”).

- Un oiseau / “navire” : analogie à la machine qui glisse sur l’eau. Technicité des ailes.

- Un oiseau / “roi” : liberté de l’albatros.

 

II. L’oiseau et les hommes (éléments perturbateurs)

- La capture (cf. “Pour s’amuser”) : cruauté des marins (//de la société)

- L’humiliation (cf. “L’un agace … l’autre mime“) et la violence de l’arrivée sur terre.

- La transformation de l’oiseau : un oiseau “clown” qui devient objet de moquerie.

 

III. L’oiseau et le poète (figure du poète maudit)

- Analogie : “est semblable” terminologie qui implique la comparaison.
Effet de “familiarité” entre les deux êtres.
La scène de vie en mer de l’albatros, c’est celle du poète face à la société.

- Une existence “entre-deux”: une existence “héroïque” (“prince”/ “ailes de géant”)

- Ciel / Terre, noble/trivial, libre /captive, élévation / écrasement.

- Isolement et inadaptabilité de l’albatros : mettent en évidence la solitude du poète et sa distance au monde (“hante” et “se rit de l’archer”). Mise en abyme du poète dans la société qui lui est contemporaine.

 

Ouverture possible : Le “rire” du poète (“se rit de …”) est ce qui le sauve de l’exil terrestre.

Un exemple de grandes parties pourrait être :

I. L’oiseau libre

II. L’oiseau et les hommes

III. L’oiseau et le poète