Cours Stage - Le drame bourgeois

Exercice - Un monologue de Figaro

L'énoncé

Répondre aux questions suivantes à partir de cet extrait.

FIGARO - Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! — Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.)On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé… ! Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient. Voici l’instant de la crise. (Il se retire près de la première coulisse à sa droite.) 


Le Mariage de Figaro, Beaumarchais, Acte V, scène 3, 1778


Question 1

Quels grands thèmes sont traités dans ce monologue ? 

Pour commencer, ce monologue peut s'apparenter à un discours chargé de revendications. Il y a en effet la présence d'apostrophe : "Suzon, Suzon" et d'un verbe introducteur qui apporte une certaine formalité à ce qui est dit : "Je lui dirais".

Mais ce monologue présente également une grande part de récit romanesque et autobiographique. En effet, Figaro narre sa vie, comme en témoigne la forte présence du "je" tout au long du texte. Ce récit autobiographique apparaît également à travers la forte présence des temps du passé (imparfait et passé simple) : "m'allait", "fallut" et du temps présent.

Enfin, Figaro met en avant les événements importants qui lui sont arrivés, comme ses pulsions suicidaires : "Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. ". 

Figaro parle de sa vie.

Question 2

Pourquoi peut-on dire que Figaro tient un discours philosophique et social ? 

Figaro tient un discours à la fois philosophique et social sur sa vie et sur les hommes plus généralement. Ce discours philosophique est formulé par des questions rhétoriques et des conclusions concernant son vécu : "On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ?", "Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.".

Comme le montre cette dernière phrase extraite du texte, à ce discours philosophique s'ajoute des revendications sociales. En effet, Figaro y évoque la censure à travers un champ lexical de la liberté d'expression : "sottises imprimées", "petits écrits", "journal inutile", "diable à la feuille". Il revendique la liberté d'expression et d'opinion. De plus, il montre l'absurdité de la censure à travers l'ironie : "on me dit que… et que, pourvu que je ne parle ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra… je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs." La censure est caractérisée par l'hypocrisie de ses censeurs. 

Les revendications sociales de Figaro se voient également à travers la satire sociale qu'il fait. Il attaque les hommes de pouvoir et les accuse de faiblesse : "ces puissants de quatre jours". De plus, Figaro dit que seule la malhonnêteté est récompensée : "Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon." Voler lui rapporte bien plus de profit et de reconnaissance que le travail honnête. De ce fait, Figaro accuse la réussite sociale de n'être que pure malhonnêteté. Par conséquent, c'est une vraie revendication sociale que propose ici Figaro. 

Figaro tient un discours à la fois philosophique et social sur sa vie et sur les hommes.


Il faut relever les champ lexicaux ou les registres qui mettent en oeuvre ce discours social.

Question 3

À quel résultat cette prise de conscience mène-t-elle chez le personnage ? 

Finalement, cette revendication sociale mène Figaro à éprouver une pulsion de suicide : "Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état.". Sa désolation l'a amené à éprouver de l'attirance pour la mort.

Question 4

Que sait le public à propos de la vie de Figaro ? 

À travers son récit autobiographique, Figaro dit avoir pratiqué divers métiers : vétérinaire, auteurs, journaliste, voleur, barbier, valet. À partir du monologue de Figaro, le public comprend que celui-ci sait s'exprimer et s'analyser. Il expose sa propre analyse psychologique à travers son introspection : "quel est ce moi dont je m’occupe", "ambitieux par vanité, laborieux par nécessité… poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées…". Figaro est un valet qui pense, analyse et réfléchit au monde qui l'entoure et à sa propre posture dans ce monde. 

Question 5

Quelle image psychologique caractérise Figaro dans ce monologue ? Qu'exprime la fin du monologue ?

Figaro apparaît comme un homme qui souffre. Et c'est cette désolation qui l'amène à éprouver des pulsions suicidaires. Figaro trouve comme refuge à la souffrance l'humour :"pendant ma retraite économique". Ici, il emploie un euphémisme pour atténuer et ironiser son emprisonnement à la Bastille. Or l'emploi de cette ironie ne fait qu'accentuer davantage sa souffrance.

Toutefois, il témoigne à la fin toute sa souffrance dans une sorte de simplicité et de profonde sincérité : "désabusé… Désabusé… ! Suzon, Suzon, Suzon !". Ici, il ne cherche plus à cacher sa douleur ou à lui trouver un refuge : il l'expose. Ainsi, la fin du monologue prend une dimension pathétique. Cette apparition du pathétique va de pair avec la transformation de Figaro tout au long du texte. En effet, au fil du texte, celui-ci devient une sorte de héros tragique, hanté par le doute et la souffrance. Il n'apparaît pas comme un valet de chambre traditionnel. Il ne crée pas que la dimension comique. Au contraire, il est celui qui apporte le pathétique, le romanesque et le tragique. Figaro est un valet qui comprend, pense et dénonce. Sa parole a une force davantage tragique que comique finalement. En cela, Figaro apparaît comme un personnage peu conventionnel. 

Figaro apparait plutôt comme quelqu'un d'épanoui ou quelqu'un qui souffre ?


La fin du monologue exprime aussi de la sincérité et cela se ressent dans un registre bien particulier, lequel ?