La langue et la culture comme facteurs de puissance

Selon la définition de Raymond Aron, la puissance est la capacité à influencer les autres sans être influencé en retour de la même façon.

La langue et la culture constituent alors des atouts dans la constitution et l‘exercice de cette puissance. Elles participent à ce que Joseph Nye appelle le soft power. Le soft power est la capacité à influencer, à attirer, à séduire et à modeler les autres pays, les autres cultures, les autres civilisations.

Selon la définition de l’UNESCO, la culture (la langue est un élément de la culture) est l’ensemble des traits distinctifs d’un groupe social, d’une société. Ces éléments qui constituent les caractéristiques originales de ce groupe social ou de cette société sont aussi bien des éléments spirituels, matériels, intellectuels, artistiques, que des éléments affectifs, imaginaires. C’est en particulier la dimension affective, imaginaire de la culture qui nous intéresse ici.

La culture peut être un levier d’influence pour les puissances, ce qui permet de déployer des diplomaties culturelles. Ceci amène à se poser la question suivante : lorsque ces cultures dialoguent entre-elles, débouchent-elles sur la paix, l’entente, ou au contraire comme le pensait Samuel Huntington sur un « choc des civilisations » ?

 

I. La culture comme levier d’influence internationale

 

Ce qui vient immédiatement à l’esprit sur l’idée de la culture comme levier d’influence internationale, c’est la culture anglo-saxonne ou anglo-américaine. L’anglais est la langue principale ou secondaire de presque 1,2 milliard d’habitants sur la planète. Par ce rayonnement de la langue, qui est à la fois une langue de la diplomatie, des médias, la langue de la culture internationale, les États-Unis sont ainsi capables d’exporter via leurs médias de masse et via Internet des images et des sons. Hollywood est ainsi le centre de production majeur de cinéma et de culture de l’entertainment. Les trois-quarts des images visionnées sur la planète sont d’origine américaine. L’influence américaine repose ainsi en grande partie sur l’exportation de cette culture de masse dans le monde entier, sans aucune limite, aucune frontière.

Mais la domination culturelle des États-Unis repose également sur un certain nombre de normes, de valeurs, exportées dans le monde via leur modèle politique. La démocratie libérale et l’économie de marché sont ainsi des éléments de domination culturelle. Une grande partie du droit international, des normes juridiques, sont élaborées aux États-Unis puis exportées. C’est aussi une manière d’organiser la société, un multiculturalisme, voire un communautarisme qui caractérise le modèle américain. Tous ces éléments font de la culture un levier d’influence internationale. Joseph Nye disait que le principal atout des États-Unis dans la mondialisation, dans les années 1990, 2000, est bien le soft power culturel.

Pour évoquer le rôle du soft power comme facteur de puissance, on peut également prendre l’exemple de la France. Le français est la langue de presque 250 millions de personnes dans le monde. La langue française a permis l’institution en 1970 de l’Organisation internationale de la francophonie qui regroupe aujourd’hui 57 pays, dont 18 pays d’Afrique subsaharienne qui forment une communauté culturelle. Mais cette communauté culturelle est également une communauté politique, diplomatique. Ainsi, les pays de la francophonie votent très souvent à l’ONU en soutien à la France, par exemple en appuyant le « non » français à la guerre d’Irak en 2003. La francophonie est également l’espace d’enjeux économiques. Ainsi en 1989, la France effaçait la dette extérieure de 35 pays d’Afrique subsaharienne membres de la francophonie. Il s’agit donc d’un tout : une communauté culturelle, économique, politique, qui relève de l’influence de la France via l’Organisation internationale de la francophonie.

Si on compare l’influence de la culture française par rapport à celle des États-Unis, on retrouve une prétention à l’universalisme autour de valeurs que sont celles de la démocratie, les droits de l’Homme, mais avec pour la France une dimension plus sociale, centrée sur la solidarité, la justice. Ainsi, lorsque les pays d’Europe centrale et orientale sont sortis du communisme, après 1989, ils ont tenu rapidement à adhérer à l’Organisation internationale de la Francophonie avant même leur entrée dans l’Union européenne.

 

II. La diplomatie culturelle

 

L’importance de la culture comme levier d’influence fait qu’un certain nombre de puissances installées comme de puissances émergentes, développent aujourd’hui des diplomaties culturelles. Par exemple, l’Arabie saoudite s’est fait le porte-parole d’une culture arabo-musulmane originale, caractérisée par une lecture rigoriste du Coran et de l’islam développée dans le cadre du wahhabisme.

Tout part d’une synthèse, de la rencontre entre la tribu séoud, qui voulait contrôler la péninsule arabique, et d’un prédicateur, Abd Al-Wahhab, fondateur du wahhabisme. C’est cette version de l’islam, le wahhabisme, que l’Arabie saoudite cherche à exporter, non seulement dans le monde arabo-musulman, mais également à l’échelle de la planète. C’est une diplomatie qui relève d’un soft power à l’américaine, mais avec des méthodes beaucoup plus dirigistes, plus encadrées, qu’on compare parfois à celles de l’URSS (dans la méthodologie, pas dans l’idéologie).

Il y a ainsi dans le gouvernement saoudien un ministère des Affaires religieuses qui gère, en particulier, le pèlerinage à la Mecque, le Hadj, qui regroupe chaque année des millions de musulmans du monde entier. Celui-ci donne des rentrées économiques importantes, mais au-delà de ça, permet de rayonner dans le monde entier. De la même manière, l’Arabe saoudite développe un programme scolaire, des écoles appelées les madrassas. Installées en Arabie saoudite et dans plusieurs parties du monde, celles-ci sont sous la houlette de l’université islamique de Médine, qui forme la plupart des oulémas et des imams dans la région, qui partent ensuite enseigner partout dans le monde.

La monarchie saoudienne et son gouvernement ont également le contrôle des médias de masse, à l’instar du journal Al-Hayat ou des télévisions qui diffusent dans le monde entier comme Al-Arabya. En plus des médias, on peut mentionner également le relai de la finance islamique, ou encore le relai d’autres acteurs comme les ONG financées peu ou prou par le gouvernement ou des grandes personnalités, des princes d’Arabie saoudite, à l’instar du Croissant Rouge ou de l’Islamic Relief International Fondation qui viennent d’Arabie saoudite.

Tout ceci permet de diffuser les idées du wahhabisme. Il s’agit d’une politique d’autant plus active aujourd’hui que l’Arabie est en grande rivalité avec l’Iran des ayatollahs, qui portent le chiisme révolutionnaire, une version de l’islam concurrente du wahhabisme.

Cette diplomatie culturelle permet également de rayonner à l‘échelle mondiale à travers des forums ou des structures particulières, comme l’Organisation islamique mondiale fondée en 1969 par l’Arabie saoudite et qui réunit plusieurs États dans des sommets internationaux. La diplomatie culturelle s’exprime également à travers l’ONU, dans laquelle l’Arabie saoudite est un membre à part entière et siège depuis 2016 au Conseil international des droits de l’Homme, ce qui lui donne une grande visibilité et lui permet de défendre ses valeurs.

 

III. Dialogue des cultures ou « choc des civilisations » ?

 

Ces rivalités culturelles entre puissances, entre civilisations, amènent à se demander si la culture et la diplomatie culturelle permettent finalement le dialogue des peuples, ou si au contraire, elles conduisent le monde vers un « choc des civilisations ».

La thèse du « choc des civilisations » a été élaborée par l’historien et géopoliticien Samuel Huntington, professeur à Harvard dans les années 1990. Celui-ci découpait le monde en 8 grandes civilisations, et expliquait que dans le contexte de l’après-Guerre froide, avec la fin des idéologies, ces grandes civilisations étaient amenées à s’affronter. Il opposait en particulier la civilisation occidentale aux autres civilisations supposément irréductiblement différentes, comme les civilisations islamique ou chinoise. Il considérait que les rapports de force internationaux allaient être marqués par un repli sur les identités culturelles, en particulier sur la religion. À l’époque où il élabore cette thèse, on se situe entre 1993, date à laquelle paraît son premier article dans Foreign Affairs et 1996, date de publication de son ouvrage. Il écrit ainsi dans le contexte de la guerre des Balkans, pendant laquelle s’affrontent des groupes autour de questions identitaires, religieuses (Serbes orthodoxes contre Croates catholiques ou Bosniaques musulmans). Sa thèse semble être corroborée ensuite par les attentats du 11 septembre 2001 et par la déclaration de guerre du président américain, Georges W. Bush, à la terreur et au terrorisme international.

Au contraire, on peut penser que les cultures sont l’occasion d’un rapprochement entre les peuples. C’est en tout cas la position défendue par l’UNESCO, qui siège à Paris, et qui dans les années 2000 émet une déclaration en faveur d’une grande pluralité culturelle dans le monde, afin de défendre l’originalité de chaque culture, de chaque civilisation, mais sans les opposer. Elle affirme que la culture, l’échange, sont garantes de la paix dans le monde. C’est également la thèse que défend l’historien indien Arjun Appadurai, qui montre que le monde est marqué par des métissages, des hybridations culturelles, des échanges qui vont dans différents sens : à la fois exportation de la culture, réception de la culture et création de synthèses originales, quelle que soit l’aire de civilisation dont parlait Huntington.

L’autre critique que l’on peut faire à la thèse d’Huntington, c’est le monolithisme des civilisations qu’il propose. Par exemple, la civilisation islamique, arabo-musulmane est présentée comme un tout, alors que des différences considérables peuvent opposer les Sunnites et les Chiites, qui aujourd’hui se livrent une guerre effroyable à l’intérieur même du monde arabo-musulman.

 

Conclusion

 

On peut s’accorder avec la thèse de Joseph Nye qui explique que dans le contexte d’après-Guerre froide, et dans un cadre de mondialisation de plus en plus évident, les enjeux de puissance dans le monde et d’influence se déplacent vers le soft power et en particulier le soft power qui relève de la langue, d’une culture. On se dirige donc aujourd’hui vers un monde toujours plus marqué par des interconnexions, des interdépendances très fortes, et c’est dans ce contexte que le pouvoir culturel prend toute son importance.