Liberté ou contrôle de l’information

Liberté ou contrôle de l'information : lente conquête de la liberté d'informer

I. Une lente conquête de la liberté d’informer

 

À partir de la naissance de l’imprimerie au XVe siècle, la diffusion de l’information en Europe est de plus en plus importante. Dès le début, la question qui se pose est celle du contrôle de l’information par les autorités qu’elles soient politiques (l’État) ou religieuses (l’Église). Cette information est sous contrôle et il faut du temps pour qu’elle s’émancipe et se libère. C’est un combat de longue haleine, mené durant l’époque moderne et c’est un combat encore perpétuel. Ainsi, s’est affirmé un quatrième pouvoir : la presse qui vient contrebalancer les trois autres pouvoirs dont sont dépositaires l’État : les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. La presse s’affirme à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Par la suite, c’est aussi le combat de la radio et de la télévision. Aujourd’hui, on parle même, avec la naissance d’Internet, d’un cinquième pouvoir. Comment ces médias se sont arrogés ce pouvoir et ont-ils affirmé leur liberté ?

 

A. Un contrôle ancien par le pouvoir

Le contrôle de l’information par le pouvoir est ancien et notamment par l’État monarchique qui, en France, durant la période moderne distribue ou non des imprimés de la presse. Cela est soumis à une autorisation préalable. Théophraste Renaudot, présenté comme un des premiers journalistes lorsqu’il lance son périodique La Gazette, obtient du roi de France la possibilité d’imprimer et de diffuser ses écrits dans le pays. Pour échapper à ce système d’interdits qui pèse sur les publications, il est possible d’imprimer secrètement des libelles (écrits qui pourfendent la politique du roi et de ses ministres). Par exemple, à l’époque de Louis XIV, les « mazarinades »  sont en vogue. C’étaient des libelles écrits secrètement et publiés sous le manteau pour dénoncer la politique du premier des ministres, Mazarin.

L’autre possibilité est de faire imprimer des ouvrages qui brassent des idées nouvelles dans des pays plus libres comme la République des Provinces-Unies ou en territoire germanique. C’est le cas à l’époque des Lumières, à partir de 1750, il y a une effervescence d’écrits, pourtant interdits en France, qui diffusent les idées de démocratie et de liberté. Dans ce contexte éclate la Révolution française qui porte comme principes fondateurs la liberté d’expression et la liberté d’informer.

 

B. Une première reconnaissance

Sous la Révolution française s’affirme une première reconnaissance de la liberté d’informer. Dès la réunion des États généraux, l’autorisation donnée par le roi de publier est bafouée par des citoyens qui publient leurs propres journaux. La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen d’août 1789, dans son article 11, autorise la publication des journaux et la liberté de s’exprimer et de s’informer. Certaines figures de la Révolution ont leurs propres journaux : Jean-Paul Marat avec L’Ami du peuple ; Camille Desmoulins avec Le Vieux Cordelier. Il y a une vraie effervescence de l’information en toute liberté qui nourrit le débat public. Cette effervescence ne survit pas au bonapartisme, pouvoir autoritaire et plébiscitaire, qui rétablit un contrôle sur la presse et sur la liberté d’informer. En cela, c’est un combat permanent. 

 

C. Un combat permanent

Sous Napoléon Ier, une soixantaine de journaux ont été interdits, l’autorisation préalable revient ainsi que le droit de timbre pour sélectionner les journaux. Il existe un journal officiel subventionné par l’État, Le Moniteur, qui diffuse l’idéologie bonapartiste. Ainsi, en 1811, il n’existe plus à Paris que quatre grands journaux qui diffusent l’information.

Au cours du XIXe siècle, cette liberté de la presse va aller et venir. Par exemple, à la chute de Napoléon Ier en 1814 et 1815, la Restauration contribue à lever un peu la censure pour permettre aux libertés de revenir. Mais c’est une décision de Charles X, en 1830, d’entraver la liberté d’informer qui provoque la révolte des Trois Glorieuses en juillet 1830 à Paris et l’effondrement du régime. À la suite de la chute de Charles X, le régime de Louis Philippe s’impose, la monarchie de Juillet, permet la création de la première agence de presse : Havas en 1832. Un regain de liberté d’informer s’effectue et tous les opposants politiques se font entendre par leurs écrits et notamment dans la presse. On pense à René de Chateaubriand qui a créé le Journal des débats mais aussi à Adolphe Thiers qui créé le journal Le National qui contribue à diffuser ses idées. On peut également faire référence aux femmes avec l’une des premières féministes issues du saint-simonisme, Eugénie Niboyet, qui crée dans les années 1840, Le Journal des femmes.

Donc la presse a pris un rôle de plus en plus important de quatrième pouvoir, même si le terme n’est pas officiellement employé. Le débat autour de la liberté de la presse dure pendant la IIe République (1848 à 1852) puis pendant le Second Empire de Napoléon où l’on assiste encore à des phénomènes de censure de journaux officiels. Il faut véritablement attendre la loi du 29 juillet 1881, comme clôture de ce combat pour la liberté de la presse, sous la IIIe République. Cette loi établit durablement jusqu’à aujourd’hui la liberté de la presse et ne laisse la possibilité de poursuites en justice contre des journaux et des journalistes que pour diffamation et injures publiques.

Liberté ou contrôle de l'information : l'âge d'or de la presse

II. L’âge d’or de la presse

 

Avec la révolution industrielle et l’invention des rotatives, la presse connait un âge d’or à partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

 

A. La massification

La première idée est celle de la massification de la presse et donc de sa diffusion à très grande échelle. À la fin du XIXe et au début du XXe, on entre dans l’ère de la presse à grands tirages, avec des journaux qui tirent à des millions d’exemplaires comme Le Petit Journal ou Le Matin.

C’est également l’époque où le prix des journaux baisse et où l’on intègre aussi des illustrés, des feuilletons et de la publicité, ce qui permet d’augmenter les tirages tout en baissant le coût de revient et le prix de vente. La diffusion est spectaculaire à cette époque et des groupes de presse indépendants s’affirment. Par exemple, c’est le cas des États-Unis avec Joseph Pulitzer qui crée un premier organe de presse et de médias indépendants des pouvoirs politiques et économiques. On donne aujourd’hui le prix Pulitzer à des journalistes d’investigation et reporters particulièrement reconnus pour leur action.

À l’époque la presse n’est plus que quotidienne, elle devient aussi hebdomadaire et spécialisée. Les populations se tiennent informées en permanence et c’est un changement qui s’explique aussi car pour la première fois, la presse joue véritablement son rôle de contre-pouvoir.

 

B. Un contre-pouvoir

Exemple de l’affaire Dreyfus : tout démarre en 1894 avec une affaire d’espionnage dans l’armée française au profit de l’Allemagne. Cette affaire a été divulguée dans la presse d’extrême droite et antisémite à travers le journal d’Édouard Drumont, La Libre Parole.

En 1898, les défenseurs de Dreyfus se mobilisent et trouvent en Émile Zola un porte-parole important avec son texte « J’accuse » publié dans le journal L’Aurore dont Georges Clémenceau est le rédacteur en chef. Il s’agit d’un combat entre journaux interposés et c’est dans L’Aurore que Zola révèle le vrai nom des coupables de l’affaire. Cette même année 1898, l’affaire Dreyfus devient aussi l’affaire Zola puisque l’écrivain connaît un procès pour diffamation de l’armée française. Il est condamné et doit s’exiler en Angleterre avant que se tienne un second procès en 1899 et qu’Émile Loubet, le nouveau président, ne gracie Dreyfus. Entre-temps, la presse d’extrême droite s’est déchaînée ainsi que la presse catholique, puisqu’un journal comme La Croix, à grand tirage, prend parti contre Dreyfus. Le combat de la presse continue et Alfred Dreyfus n’est finalement réhabilité que tardivement, en 1906, et réintégré dans l’armée.

Cette affaire politique recouvrait aussi une affaire judiciaire et médiatique qui a marqué les esprits durablement. À cette époque la liberté de la presse, qui a été promulguée en 1881, a joué à pleinement son rôle permettant à tous de s’exprimer, parfois de manière très brutale.

 

C. La menace de la censure

Le retour de la censure est toujours possible. Cette menace réapparaît, en France et en Europe, dès 1914 avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale et la nécessité dans les différents pays combattants de réaliser une union sacrée. Par exemple, en France pour faire taire les oppositions à la guerre comme le défaitisme (lié au pacifisme de la gauche française), 300 bureaux de censure sont créés pour éplucher les journaux et enlever les ferments du défaitisme.

Malgré cela, les journaux ont continué à combattre pour s’exprimer librement, notamment en 1915, avec la création du Canard enchaîné. « Canard » pour journal et « enchaîné » parce que censuré et contrôlé par le gouvernement. La liberté d’informer et la liberté de la presse sont retrouvées intégralement après la Première Guerre mondiale. Par exemple, en France avec le journaliste Albert Londres qui a mené des enquêtes et investigations très gênantes pour le gouvernement, notamment sur le bagne en Guyane ou sur l’Afrique coloniale française. Les journalistes d’investigation prennent une importance de plus en plus grande dans les démocraties libérales.

En revanche, dans les dictatures autoritaires et totalitaires qui se multiplient dans les années 1920 et 1930 (URSS, Allemagne nazie, Italie fasciste), la censure s’applique durement et la liberté d’expression est mise entre parenthèses. Par exemple, en URSS, l’État interdit les journaux et créé La Pravda, journal officiel et courroie de transmission du parti-État. La Pravda signifie la vérité mais c’est la vérité que veut diffuser le parti communiste qui en fait la propagande du parti. Quelques dissidents osent s’exprimer et on pense en particulier à Alexandre Soljenitsyne ou Sakharov dans les années 1960 et 1970.

Et, il existe encore cette véritable censure que l’on retrouve dans la Chine communiste ou dans d’autres pays dictatoriaux après 1945.

Liberté ou contrôle de l'information : les mass média défendant leur indépendance

III. Les mass média défendant leur indépendance

 

De nouveaux mass média se sont développés et diffusés comme la radio principalement puis la télévision. Cela permet petit à petit d’échapper à la censure et à la mainmise sur l’information. En URSS durant la Guerre froide, de nombreuses informations venant de l’Ouest passent par le biais de radios financées par les États-Unis et qui émettent depuis l’Europe comme Radio Free Europe ou Voice of America. Après 1945, les mass media n’ont cessé de gagner en importance et de défendre leur indépendance.

 

A. L’internationalisation de l’information

L’information s’internationalise grâce à la multiplication des agences de presse internationales : beaucoup sont créées au XXe siècle. À partir de l’entre-deux-guerres, les agences américaines Associated Press et United Press apportent la concurrence vis-à-vis d’Havas et elles s’entendent via l’accord de 1927 pour se répartir le monde en zones d’influence et diffuser les informations. L’AFP (Agence France Presse) et l’agence Reuters apportent encore davantage de concurrence entre les agences de presse qui centralisent et diffusent l’information aux journaux, radios, télévisions.

Par exemple, l’AFP, créée à la libération, vend ses dépêches à l’État qui en est le premier client et qui la subventionne pour des missions de service public. En 1945, l’AFP n’est pas totalement indépendante : elle tire 60 % de ses financements de l’État. Cette part a régulièrement baissé et ne représente plus que 33 % de ses financements, car l’AFP vend des abonnements à tous types d’acteurs de médias privés qui représentent aujourd’hui un peu plus des deux tiers de ses abonnements.

L’AFP est devenue un véritable réseau international d’information. Elle salarie quelques 1 500 journalistes et peut compter sur 2 300 collaborateurs répartis dans les différents bureaux du monde. L’AFP compte un peu plus de 200 bureaux dans 151 pays différents. Elle couvre toute la planète, ce qui lui permet de créer et diffuser 5 000 dépêches d’information par jour. C’est une agence qui ne cesse de se moderniser, en concurrence avec les agences anglo-saxonnes. Avec le développement d’Internet et le risque de voir les fake news se diffuser, l’AFP a créé un bureau de vérification de l’information des « infox » en 2018, c’est-à-dire trouver les fausses informations et rétablir la vérité.

 

B. Le recul de l’État de la sphère de l’information

Parallèlement à l’affirmation de ces grands médias privés, les États ont tendance à reculer et à se désengager. Le cas des États-Unis où le privé domine est mis de côté. Le cas de la France permet de se rendre compte qu’après 1945 et jusqu’aux années 1970, l’État a un contrôle important sur l’information de la radio et de la télévision. Il est bon de rappeler la création sous Charles de Gaulle de l’ORTF (Office de radiodiffusion et télévision françaises) placé sous les ordres du ministère de l’Information, qui contrôle la radio et la télévision dans les années 1960 et 1970. L’ORTF, en 1974, se réforme et laisse la place à trois chaînes publiques françaises. Dans le cas de la radio, il faut écouter des radios périphériques privées comme RTL qui émet depuis le Luxembourg, Europe numéro 1 ou Radio Monte-Carlo. Il faut attendre 1981, sous Mitterrand, pour avoir la libéralisation des ondes de radio avec la création des radios libres. Un peu plus tard, à partir de 1984-1986, on voit arriver des chaînes privées, avec la privatisation de TF1, l’arrivée de Canal Plus et de La Cinq, détenue par Silvio Berlusconi. L’information se diversifie et le privé prend le pas sur le public avec la possibilité d’autres dérives. Par exemple, un groupe, celui de Berlusconi ou le groupe Hersant et aujourd’hui le groupe Bolloré, qui concentre beaucoup de médias.

Entre temps, dans les années 1960-1970-1980, les médias ont continué à jouer le rôle de contre-pouvoir voire à défier le pouvoir. On peut prendre l’exemple des États-Unis où la guerre du Vietnam est pour la première fois couverte à la télévision. Il s’agit d’une grande première de voir des journalistes d’investigation filmer la guerre et retransmettre sur les télévisions américaines avec un léger différé des reportages où ils sont complètement libres de montrer la guerre, d’interroger des soldats et de témoigner.

Parallèlement, au début des années 1970, la presse continue à jouer son rôle d’investigation et de dénonciation avec le scandale du Watergate. À l’époque des journalistes du Washington Post ont dénoncé et mis à jour un scandale d’écoutes du Parti démocrate qui avait ses bureaux à Washington dans l’immeuble du Watergate par des espions du Parti républicain à la solde de Nixon pour préparer les futures élections. Ce scandale est très révélateur car les journalistes du Washington Post ont fini par obtenir la démission de Nixon avec une procédure d’impeachment. On découvre, aussi, le rôle des lanceurs d’alertes, les whistle-blowers, ceux qui révèlent les scandales. À l’époque, c’était le numéro 2 du FBI (comme on l’a appris plus tard) qui donnait directement les informations aux journalistes Carl Bernstein et Bob Woodward. Ici, nous pouvons vraiment parler de quatrième pouvoir.

 

C. Les nouveaux défis d’Internet

L’affirmation de la liberté d’information d’abord la liberté de la presse puis liberté des grands médias s’est construite lentement et est devenue ce quatrième pouvoir. Aujourd’hui, on évoque la création avec Internet d’un potentiel cinquième pouvoir. Avec le web 2.0, le web collaboratif, tout un chacun à partir de son ordinateur peut être créateur d’information et journaliste en relayant de l’information. On appelle cela l’information horizontale. Cela se fait en concurrence avec les autres modes de communication de l’information, la presse, la radio, la télévision. Ils peuvent eux-même se nourrir d’ailleurs de ces sources, mais il y a le risque des manipulations, de la transformation de la réalité, de l’entrée de la post-vérité, tout un ensemble de reconstruction des faits et de la vérité. Ici, on s’éloigne véritablement de l’exigence de l’objectivité du journaliste.