Cours Stage - Théâtre de la cruauté

Exercice - Les Bonnes, Jean Genet

L'énoncé

La porte claque derrière elle.

 
CLAIRE, restée seule.
Car Madame est bonne ! Madame est belle ! Madame est douce ! Mais nous ne
sommes pas des ingrates, et tous les soirs dans notre mansarde, comme l'a bien
ordonné Madame, nous prions pour elle. Jamais nous n'élevons la voix et devant elle
nous n'osons même pas nous tutoyer. Ainsi Madame nous tue avec sa douceur !
Avec sa bonté, Madame nous empoisonne.
Car Madame est bonne ! Madame est belle ! Madame est douce ! Elle nous permet un
bain chaque dimanche et dans sa baignoire. Elle nous tend quelquefois une dragée.
Elle nous comble de fleurs fanées. Madame prépare nos tisanes. Madame nous parle
de Monsieur à nous en faire chavirer. Car Madame est bonne ! Madame est belle !
Madame est douce !
 
SOLANGE, qui vient de rentrer.
Elle n'a pas bu ? Évidemment. Il fallait s'y attendre. Tu as bien travaillé.
 
CLAIRE
J'aurais voulu t'y voir.
 
SOLANGE
Tu pouvais te moquer de moi. Madame s'échappe. Madame nous échappe,
Claire ! Comment pouvais-tu la laisser fuir ? Elle va revoir Monsieur et tout
comprendre. Nous sommes perdues.
 
CLAIRE
Ne m'accable pas. J'ai versé le gardénal dans le tilleul, elle n'a pas voulu le
boire et c'est ma faute...
 
SOLANGE
Comme toujours !
 
CLAIRE
...car ta gorge brûlait d'annoncer la levée d'écrou de Monsieur.
 
SOLANGE
La phrase a commencé sur ta bouche...
 
CLAIRE
Elle s'est achevée sur la tienne.
 
SOLANGE
J'ai fait ce que j'ai pu. J'ai voulu retenir les mots... Ah ! Mais ne renverse pas
les accusations. J'ai travaillé pour que tout réussisse.
Pour te donner le temps de tout préparer j'ai descendu l'escalier le plus lentement
possible, j'ai passé par les rues les moins fréquentées, j'y trouvais des nuées de taxis.
Je ne pouvais plus les éviter.
Je crois que j'en ai arrêté un sans m'en rendre compte.
Et pendant que j'étirais le temps, toi, tu perdais tout ? Tu lâchais Madame. Il ne nous
reste plus qu'à fuir.
Emportons nos effets...sauvons-nous...
 
CLAIRE
Toutes les ruses étaient inutiles. Nous sommes maudites.
 
SOLANGE
Maudites ! Tu vas recommencer tes sottises.
 
CLAIRE
Tu sais ce que je veux dire. Tu sais bien que les objets nous abandonnent.
 
SOLANGE
Les objets ne s'occupent pas de nous !
 
CLAIRE
Ils ne font que cela. Ils nous trahissent. Et il faut que nous soyons de bien
grands coupables pour qu'ils nous accusent avec un tel acharnement. Je les ai vus
sur le point de tout dévoiler à Madame. Après le téléphone c'était à nos lèvres de
nous trahir. Tu n'as pas, comme moi, assisté à toutes les découvertes de Madame.
Car je l'ai vue marcher vers la révélation. Elle n'a rien compris mais elle brûle.
 
SOLANGE
Tu l'as laissée partir !
 
CLAIRE
J'ai vu Madame, Solange, je l'ai vue découvrir le réveil de la cuisine que nous
avions oublié de remettre à sa place, découvrir la poudre sur la coiffeuse, découvrir le
fard mal essuyé de mes joues, découvrir que nous lisions Détective. Nous découvrir
de plus en plus et j'étais seule pour supporter tous ces chocs, seule pour nous voir
tomber !
 
SOLANGE
Il faut partir. Emportons nos fringues. Vite, vite, Claire...Prenons le train... le
bateau..."
 
Les Bonnes, Jean Genet, 1947

Question 1

Quelle est la situation d'énonciation ? 

Dans cet extrait, deux personnages se parlent : Solange et Claire. Les deux soeurs et domestiques dialoguent sur leurs inquiétudes concernant le déroulé de leur plan - qui est de tuer Madame, leur patronne. Dans un premier temps, Claire opère une tirade dans laquelle elle joue son rôle avec sarcasme. Puis, sa soeur Solange enrichit le dialogue, qui va augmenter en tension et en rythme grâce aux échanges brefs et sanglants des deux soeurs :

"SOLANGE
La phrase a commencé sur ta bouche...
 
CLAIRE
Elle s'est achevée sur la tienne."
 
Le dialogue se transforme en quelque sorte en joute verbale entre les deux soeurs. 

Question 2

Qu'est-ce que les didascalies indiquent ? 

Elles indiquent les déplacements des personnages et plus précisément leur sortie et entrée. En effet, l'extrait commence par la sortie de Madame et par l'arrivée de Solange dans la pièce. Ces indications scéniques jouent le rôle de metteur en scène. Elles ne présentent rien de psychologique. Elles sont brutes et directives. En cela, elle disent quelque chose de la vision théâtrale de l'auteur. 

Question 3

Quel est le thème principal de l'extrait ? Justifier.

Le thème principal de l'extrait est celui de la trahison. En effet, tout au long du texte, les deux soeurs ne cessent de répéter que les mots et les objets les ont abandonnées et trahies auprès de Madame. Ce sont eux qui vont nourrir les soupçons de Madame et qui vont ainsi faire périr leur projet de meurtre. De ce fait, le champ lexical de la trahison des objets et des mots est présent tout au long de l'extrait :

"J'ai voulu retenir les mots", "les objets nous abandonnent","Ils ne font que cela. Ils nous trahissent. Et il faut que nous soyons de bien grands coupables pour qu'ils nous accusent avec un tel acharnement. Je les ai vus sur le point de tout dévoiler à Madame. Après le téléphone c'était à nos lèvres de nous trahir."

Ainsi, les objets trahissent les deux soeurs, ils constituent presque des êtres humains dont l'identité ne serait liée qu'à la trahison. En effet, les objets ne sont convoqués que dans ce sens là. Ils trahissent et révèlent au grand jour la vérité. En somme, les objets sont plus humains que les êtres humains eux-mêmes. Ils agissent et disent autant qu'eux. 

Les objets ont une place importante dans cet extrait

Question 4

Quelle figure de style est employée dans la première réplique de Claire ? Qu'est-ce que cela souligne ?

La première tirade de Claire ne cesse de faire appel à l'anaphore de la conjonction de coordination "car" : "Car Madame est bonne" est répété trois fois. Cette anaphore souligne le sarcasme de Claire lorsqu'elle dit cela. Elle ne pense en rien que Madame est bonne, bien au contraire. Cette répétition met également en avant l'urgence folle dans laquelle Claire se trouve. La situation dans laquelle les deux soeurs sont prisonnières lui font perdre la raison et le calme. Ainsi, cette anaphore montre ici la haine et l'urgence de Claire.

Question 5

Qu'entend-on derrière l'utilisation du mot "Madame" ? 

Tout au long de la pièce, la patronne n'est nommée qu'à travers son statut hiérarchique et social "Madame". Elle ne semble posséder ni prénom, ni nom. Elle n'est qu'une maîtresse de maison. Or, il y a un certain flou à travers ce "Madame", qui donne l'impression que cette femme n'a pas d'identité propre, qu'elle ne se définit que par un statut social. "Madame" n'existe que dans un rapport de dominant/dominé. Elle est totalement déshumanisée par ce "Madame". La scène dévoilent des objets plus humains que les humains eux-mêmes. En somme, "Madame" est réduite à un état d'objet.