Cours Stage - Qu'est-ce que la socialisation ?

Exercice - Socialisation et roman

L'énoncé

Comme était grande, pourtant, la distance qui me séparait désormais de cet univers qui avait été le mien et dont j’avais, avec l’énergie du désespoir, voulu ne plus faire partie. Je dois avouer que, tout en me sentant toujours proche et solidaire des luttes populaires, tout en restant fidèle à des valeurs politiques et émotionnelles qui font que je vibre quand je vois un documentaire sur les grandes grèves de 1936 ou de 1968, j’éprouvais au plus profond de moi- même un rejet du milieu ouvrier tel qu’il est réellement. (...)

Dans les premiers temps de mon installation à Paris, quand je continuais de voir mes parents, qui habitaient toujours à Reims, dans la cité HLM où j’avais vécu toute mon adolescence – ils n’allaient la quitter pour s’installer à Muizon que bien des années après -, ou quand je déjeunais avec eux le dimanche, chez ma grand-mère qui habitait Paris et à qui ils venaient rendre visite de temps à autre, une gêne difficile à cerner et à décrire s’emparait de moi devant des façons de parler et des manières d’être si différentes de celles des milieux dans lesquels j’évoluais désormais, devant des préoccupations si éloignées des miennes, devant des propos où un racisme primaire et obsessionnel se donnait libre cours dans chaque conversation, sans que l’on sache très bien pourquoi ou comment tout sujet abordé, quel qu’il soit, y ramenait inéluctablement, etc. Cela s’apparentait pour moi à une corvée, de plus en plus pénible à mesure que je me changeais en quelqu’un d’autre. J’ai reconnu très précisément ce que j’ai vécu à ce moment-là en lisant les lignes qu’Annie Ernaux a consacrés à ses parents et à la « distance de classe » qui la séparait d’eux. Elle y évoque à merveille ce malaise que l’on ressent lorsqu’on revient chez ses parents après avoir quitté non seulement le domicile familial mais aussi la famille et le monde auxquels, malgré tout, on continue d’appartenir, et ce sentiment déroutant d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger.

Didier Eribon, Retour à Reims, Champs Flammarion, 2010


Question 1

Quel agent de socialisation fondamental est évoqué ici ?
Didier Eribon relate dans cet extrait son rapport à l’environnement familial, comme agent incontournable de la socialisation primaire.

Question 2

Dans quelle mesure celui-ci est-il un repère identitaire pour l’auteur ?
La famille inscrit l’enfant dans un contexte social, affectif et géographique. Elle lui transmet un ensemble de codes, de normes de comportements et de valeurs, qui détermine son rapport au monde. Ayant un rapport à ses origines difficiles, l’auteur constate de quelle manière le refus de l’univers de son enfance est une souffrance. « Le domicile familial mais aussi la famille et le monde auxquels, malgré tout, on continue d’appartenir, et ce sentiment déroutant d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger. » Montrer comment la rupture, envers tout et contre tout, avec un contexte familial précis est contraignante, revient ainsi dès lors pour l’auteur à analyser et à mettre en évidence le sentiment d’appartenance presque indépassable auquel l’individu est soumis dans son rapport à la famille et à la socialisation primaire.

Question 3

Comment peut-on expliquer que la volonté d’évoluer en dehors, et le fait de se placer en rupture avec les normes et les valeurs transmises par cet agent de socialisation soient un phénomène marginal ?
Le sentiment d’appartenance familiale, l’univers et les normes de comportement transmises conditionnent en grande partie le devenir d’un individu, les codes de comportement qu’il adopte, les rencontres qu’il entreprend, les opportunités dont il se saisit. Ce sentiment d’appartenance est un repère, il relève d’une construction identitaire qui s’appuie sur un entourage affectif et social en grande partie stable. La rupture avec ce contexte est un phénomène marginal dans la mesure où l’individu doit se reconstruire en dehors de cet environnement, sans repères. Il doit intégrer d’autres normes et valeurs, tout seul, sans l’appui d’une famille autour de lui. Il doit en quelque sorte « se socialiser lui-même » : « je me changeais en quelqu’un d’autre ». Cela ne peut par extension pas être la norme principale d’évolution des individus dans la société, et relève à la marge de trajectoires complexes d’une minorité de personnalités. La transmission filiale des valeurs, la reproduction et la stabilité des trajectoires sont en effet plus évidentes dans leur mise en œuvre. Cette volonté de rupture découle ainsi avant tout pour l’auteur d’une histoire personnelle précise, et de par la difficulté de sa mise en œuvre, elle met en lumière la prégnance de la socialisation primaire et de la famille comme agent de socialisation dans la construction personnelle et sociale de l’individu.