Cours Stage - Le récit de voyage

Exercice - Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss

L'énoncé

Extrait de Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss, 1955

Lors d'une expédition au Brésil, en 1938, l'ethnologue Claude Lévi-Strauss a partagé la vie quotidienne d'un peuple indien, les Nambikwara.

Pour moi, qui les ai connus à une époque où les maladies introduites par l’homme blanc les avaient déjà décimés, mais où - depuis des tentatives toujours humaines de Rondon1 - nul n’avait entrepris de les soumettre, je voudrais oublier cette description navrante2 et ne rien conserver dans la mémoire, que ce tableau repris de mes carnets de notes où je le griffonnai une nuit à la lueur de ma lampe de poche :

« Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d’où on redoute le vent ou la pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s’étend alentour, hantée par d’autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. »

1 Rondon (1865-1958), explorateur brésilien qui tenta d'adapter les Indiens à la vie moderne tout en cherchant à préserver leurs mœurs et coutumes.

2 Lévi-Strauss vient de lire un compte rendu ethnologique indiquant que la situation de la tribu dont il avait partagé la vie quinze ans auparavant s'est extrêmement dégradée.


Question 1

Qui est le narrateur de cet extrait ? Que raconte-t-il et pourquoi ?

Le narrateur de cet extrait en est aussi l'auteur, il s'agit de l'ethnologue Claude Lévi-Strauss. Il raconte des moments de vie partagés en 1938 avec la tribu brésilienne autochtone des Nambikwara. Via un rapport, il a appris que la situation de cette tribu s'était dégradée et il narre des souvenirs plutôt positifs de sa vie avec les indiens.

Il faut bien prêter attention au paratexte et aux notes.

Question 2

Quelles qualités de la population le narrateur met-il en avant dans cet extrait ?

Claude Lévi-Strauss met en avant les qualités humaines des Nambikwara. On peut noter la joie "rires", la gentillesse "immense gentillesse", l'insouciance et surtout la tendresse "s’étreignent", "caresses", "l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine".

Relever le champ lexical des qualités en fin de texte.

Question 3

Avec quoi ces qualités sont-elle mises en opposition ? Relever la conjonction de coordination qui marque cette opposition.

Ces qualités humaines sont mises en opposition avec le dénouement dans lequel la tribu semble vivre : "cette humanité si totalement démunie".

Cette opposition entre la vie physique difficile et la vie psychologique heureuse de la tribu, se fait à l'aide de la conjonction de coordination "mais", dans la phrase : "Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires." Malgré la difficulté, les indiens sont capables de joie, de tendresse, etc. Ainsi, le terme de "misère" est personnifié avec "est animée" pour montrer le caractère résilient des indiens dont le goût de la vie va au delà que leur seule condition matérielle.

Pour rappel les conjonctions de coordination sont : mais - où - et - donc - or - ni - car.

Question 4

Comment le narrateur montre-il les conditions de vie des indiens ?

Le narrateur montre les conditions de vie difficiles des indiens grâce au vocabulaire dépréciatif qui reflète le dénouement de la population qui ne possède pas grand chose : "seule" ; "frêle" ; "hâtivement" ; "pauvres" ; "couchés à même la terre" ; "l’unique secours" ; "difficultés quotidiennes" ; "démunie" ; "écrasée".

On trouve également le champ lexical de la nature sauvage où les éléments sont hostiles : "savane obscure" ; "froid" ; "de palmes et de branchages" ; "le vent ou la pluie" ; "brousse" ; "le sol d’une terre hostile" ; "cataclysme" ; "broussailles".

On trouve aussi le champ lexical du feu, qui symbolise le seul élément précieux qui permet de survivre : "les feux de campement brillent" ; "foyer" ; "feux vacillants" ; "chauds reflets" ; "lueur des feux".

Le narrateur utilise un vocabulaire bien particulier. On peut aussi relever des champs lexicaux.


Les indiens habitent-ils dans des maisons ou dans la nature ?

Question 5

Une certaine fatalité semble exprimée dans cet extrait. Relever le passage et l'expliquer.

Cette fatalité est celle qui apparaît aux yeux du visiteur qui rendrait visite à la tribu : "[il] se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants."

La tribu ne semble pas maîtresse de sa destinée et le visiteur est comme le spectateur impuissant d'une pièce de théâtre tragique : "devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie". Le vocabulaire utilisé dans le registre tragique est employé : "pitié", "écrasée" ; "hostile" ; "implacable cataclysme". 

Cette malédiction du destin apparaît même véritablement dans la note qui nous apprend que la tribu traverse une période critique :"Lévi-Strauss vient de lire un compte rendu ethnologique indiquant que la situation de la tribu dont il avait partagé la vie quinze ans auparavant s'est extrêmement dégradée."

La fatalité est comme une force surnaturelle qui détermine le cours des événements. 


Le registre tragique est utilisé.