Cours Stage - Le nouveau roman

Exercice - Les Gommes, Alain Robbe-Grillet

L'énoncé

Répondre aux questions suivantes en vous appuyant sur l'extrait suivant, tiré du roman Les Gommes, d'Alain Robbe-Grillet (1953).

Il s'agit de l'incipit du roman.

"Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse ; il est six heures du matin,

II n’a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu’il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.

Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l’hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.

Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d’être déverrouillée, l’unique personnage présent en scène n’a pas encore recouvré son existence propre. II est l’heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.

Quand tout est prêt, la lumière s’allume…"


Question 1

En quoi cet incipit semble répondre, aux premiers abords, à l'horizon d'attente du lecteur ? 

Pour commencer, cet incipit présente un cadre spatio-temporel très précis et réaliste. En effet, la première phrase de l'incipit présente de manière conventionnelle la situation, le personnage et le cadre : "Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse ; il est six heures du matin".

De plus, le narrateur accentue cette précision à travers l'énumération des objets présents : "les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse". Par ailleurs, le cadre temporel est également précisé, cette précision donne à ce début de roman une forme très conventionnelle : "il est six heures du matin".

Ainsi, par la présentation d'un personnage et l'installation d'un cadre spatio-temporel, le narrateur écrit ici un incipit qui paraît traditionnel. 

Incipit = début.

Question 2

En quoi cet incipit n'est-il pas si conventionnel ? 

Au fur et à mesure que l'incipit évolue, celui-ci perd en précision et présente une intrigue marquée par un monde théâtral. En effet, ce début de roman montre un personnage de plus en plus mystérieux : "le patron", "il ne sait même pas ce qu’il fait", "l’unique personnage n’a pas encore recouvré son existence propre". Le seul élément qui définit le patron est sa fonction de patron de café. À la fin de cet incipit, le lecteur ne sait rien de plus sur ce personnage inexistant qu'au début. Cette théâtralisation connaît son point culminant au lever de rideau : "Quand tout est prêt, la lumière s’allume…". 

Outre cette description déstabilisante, qui rompt avec la tradition, cette scène d'exposition ne raconte rien, elle paraît insignifiante. En effet, l'incipit présente un effet de théâtralisation : "le personnage présent en scène", "le décor" ; pour autant, ce lever de rideau ne raconte rien d'autre qu'un moment de vie quotidien, banal, où même le personnage est inexistant. 

Enfin, le dernier élément déstabilisant est cet inquiétante atmosphère qui règne dans cette scène d'exposition - portée sur le rien. En effet, le vocabulaire de l'étrange est présent ici : "pénombre", "Bientôt malheureusement", "sournoisement", "sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux". 

De ce fait, cet incipit apparaît finalement comme étant très peu conventionnel. Mieux encore, en parodiant un incipit traditionnel, il ironise ce topos structurel propre au roman. 

Question 3

En quoi cet extrait présente-t-il un affaiblissement de la conscience humaine ? 

Dans cet extrait, l'être humain présente une perte d'humanité, de consistance, de conscience (comme en témoigne le caractère mécanique du patron et de ses gestes). Le personnage semble opérer ses tâches de manière machinale : "De très anciennes lois règlent le détail de ses geste. Aucun sens ne réside en ses gestes, aucune conscience ne semble guider cet être".
 
De plus, les mouvements du personnage semblent ordonnés par les chiffres : "chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté". Or, ces chiffres obéissent eux-même au temps. Ainsi, chaque geste du patron est méticuleusement minuté, le temps semble organiser chaque geste.
 
De plus, le bras du patron est comparé à "Un bras machinal". Son corps ne manifeste rien d'humain. Il est davantage assimilé à un automate
 
Si l'être humain subit un affaiblissement de son être, il semble pour autant que les objets paraissent animés par une vie presque humaine. En effet, le décor est humanisé à travers une personnification : "les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbres où elles viennent de passer la nuit". Les objets sont donc bien plus réveillés et vivants que ce patron, automate, qui "dort encore". 
 
Ainsi, l'extrait met en valeur l'insignifiance et l'inconsistance de l'être humain dans ce passage, où les objets, eux, acquièrent une valeur humaine. 

L'être humain présente une perte d'humanité, dans cet extrait.


En comparaison, les objets, eux, paraissent humanisés.

Question 4

En quoi cet extrait s'inscrit-il dans le Nouveau Roman ? 

Cet extrait ironise la forme traditionnelle du roman, en construisant un incipit sur rien. Cette parodie d'incipit traditionnel dévoile l'absurdité des repères littéraires traditionnels et plus généralement la perte de sens. Or, ce déni du roman réaliste traditionnel et la perte de sens sont des éléments propres au Nouveau Roman.

Par ailleurs, Alain Robbe-Grillet est l'initiateur de ce mouvement littéraire à travers ce roman. Ainsi, cet extrait initie ce nouveau genre romanesque.