Cours Stage - Les écritures de soi

Commentaire - Albertine disparue, Proust

L'énoncé

Sujet : Faire le commentaire littéraire du texte suivant.

Ce texte, issu d’un roman d’analyse à dimension pseudo-autobiographique, peut être mis en lien avec les œuvres suivantes :

- Enfance de Sarraute, récit et connaissance de soi.

- La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, individu, morale et société.

- Les Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, soi-même comme un autre.

 

[Quand ce roman s’ouvre, la femme qui partage la vie du narrateur l’a quitté sans mot dire. Le personnage vient de l’apprendre par sa bonne, Françoise. Peu de temps après, Albertine mourra d’un accident, alors que le narrateur voulait la reconquérir. Voici l’incipit : ]

Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de m’analyser, j’avais cru que cette séparation sans s’être revus était justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu’elle me privait de réaliser, je m’étais trouvé subtil, j’avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l’aimais plus. Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie. Comme on s’ignore ! Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour ma grand’mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté qu’on a de ne pas laisser souffrir ce qu’on aime : « Aie une seconde de patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te laisser souffrir comme cela. » Ce fut dans cet ordre d’idées que mon instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte les premiers calmants : « Tout cela n’a aucune importance parce que je vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me tracasser. » « Tout cela n’a aucune importance », je ne m’étais pas contenté de me le dire, j’avais tâché d’en donner l’impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce que, même au moment où je l’éprouvais avec une telle violence, mon amour n’oubliait pas qu’il lui importait de sembler un amour heureux, un amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n’aimant pas Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à l’heure, avant l’arrivée de Françoise, j’avais cru que je n’aimais plus Albertine, j’avais cru ne rien laisser de côté ; en exact analyste, j’avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l’état volatil où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je m’étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette connaissance que ne m’avaient pas donnée les plus fines perceptions de l’esprit venait de m’être apportée, dure, éclatante, étrange, comme un sel cristallisé par la brusque réaction de la douleur. J’avais une telle habitude d’avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un nouveau visage de l’Habitude. Jusqu’ici je l’avais considérée surtout comme un pouvoir annihilateur qui supprime l’originalité et jusqu’à la conscience des perceptions ; maintenant je la voyais comme une divinité redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans notre cœur que si elle se détache, ou si elle se détourne de nous, cette déité que nous ne distinguions presque pas nous inflige des souffrances plus terribles qu’aucune et qu’alors elle est aussi cruelle que la mort.

Albertine disparue, incipit, Marcel Proust, 1925.


Question 1

Rédiger une introduction.

Depuis La Princesse de Clèves (1678), une des tendances du roman français est le roman d’analyse ou roman psychologique. Ce type de roman prend pour intrigue non pas la suite des événements que rencontre un personnage, mais les émotions et pensées que font naître ces événements chez le personnage. Par exemple, Proust, quand il écrit Albertine disparue (publié en 1925), propose de rendre compte de la rupture amoureuse entre le narrateur et la jeune fille non pas en racontant les faits, mais en décrivant le souvenir des émotions et analyses qui ont envahi le personnage au moment de la découverte qu’Albertine était partie. Ainsi, le personnage analyse qu’il s’analysait mal jusque-là, lui qui pensait ne plus l’aimer. Il serait donc intéressant de montrer comment les premières pages du roman rendent compte, par l’introspection, de la difficulté à se connaître soi et à connaître l’autre. Pour ce faire, nous montrerons avant tout que l’incipit se structure autour de la notion de surprise : surprise de la rupture et de l’émotion qu’elle fait naître. Ceci nous amènera à considérer la portée analytique de l’extrait. De là, nous verrons comment cette analyse mène finalement à l’idée que l’ « être » est toujours caché sous des masques de paraître qui nous empêche de nous connaître totalement.

Rappel des 4 étapes :

- l’amorce (facultative mais bienvenue)

- la présentation du texte

- la problématique

- l’annonce du plan


Pas de panique si vous ne connaissez rien de l’auteur ni de son roman. Il n’est pas question ici d’une épreuve d’érudition. Il s’agit de montrer que vous pouvez commenter un texte grâce à la méthode et aux connaissances que vous avez acquises en français cette année.

Question 2

Proposer un plan détaillé.

I. La surprise de l’amour

 

Incipit de roman qui s’ouvre sur la fin, sur un achèvement, en même temps que sur un coup de théâtre dans la vie du narrateur : fin de son histoire d’amour (Albertine est partie), qui signe la découverte d’un état intérieur insoupçonné.

 

1. Le roman s’ouvre sur un coup de théâtre qui signe un achèvement : la rupture amoureuse 

- Les premiers mots « Mademoiselle Albertine est partie », ouvrent le roman sur un départ. L’expression « est partie » est ambiguë, car si elle signale un simple départ, elle est aussi utilisée dans la langue courante comme euphémisme afin de signifier la mort de quelqu’un. Les premiers mots renvoient par ailleurs au titre même du roman, Albertine disparue, qui redouble là encore le sens (entre départ et mort). D’emblée donc le texte joue sur la notion de « fin » et d’achèvement : c’est la fin de l’histoire d’amour entre les personnages, mais c’est aussi une allusion à la mort prochaine d’Albertine.

- Ce coup de théâtre dans l’intrigue amoureuse produit un bouleversement chez le personnage narrateur. De même que le début du texte joue sur la « fin » de l’histoire, de même le narrateur commence par exprimer qu’il pensait en être arrivé à une réflexion définitivement close quant à sa relation avec Albertine : « j’avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l’aimais plus » (répétition de l’expression d’achèvement).

2. Coup de théâtre dans l’intériorité du personnage

- On remarque notamment la présence à trois reprises de la conjonction de coordination « mais » en début de phrase : l’usage de ce « mais » en début de phrase, normalement fautive en terme de grammaire (la conjonction ne peut se mettre qu’entre deux éléments de phrase de même fonction et nature dans une même phrase), est là pour insister sur le coup de théâtre intérieur.

- On peut aussi relever la phrase suivante : « Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie ». Ici, il faut commenter l’organisation grammaticale des deux propositions. Le connecteur logique « ainsi » mis à part, on remarque d’abord une correspondance métrique en dix syllabes puis dix syllabes : cette correspondance invite à lire le parallélisme entre les deux propositions. Mais c’est un parallélisme d’opposition : avec l’antithèse des termes « rien » suivi de « tout » répété deux fois (figure d’insistance). Il faut donc noter le décalage entre un état émotionnel bouleversé et une raison analytique qui se leurre.

- « Comme on s’ignore ! » exprime le coup de théâtre. Importance de la modalité exclamative, du pronom indéfini et du présent (vérité générale ou énonciation ? les deux peuvent se tenir). Il y a un dédoublement du personnage qui se découvre à lui-même autre qu’il ne pensait être.

Transition : cette découverte sur soi commande une prose analytique : analyse de l’erreur première (il pensait ne plus l’aimer), analyse de cette nouvelle évidence liée à la souffrance (il découvre qu’il aime encore).

 

II. Une analyse en acte

 

1. La traditionnelle opposition raison/émotion

L’incipit joue avec la traditionnelle opposition entre raison et amour ; mais ici, la raison analytique fait fausse route.

- Reconnaissance d’un état émotionnel obsédant : répétition du terme de « souffrance » ; « Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. » notons l’allitération en [f] et [s]. ; « on ne va pas te laisser souffrir comme cela » ; « bonne volonté qu’on a de ne pas laisser souffrir ce qu’on aime » ; « d’en donner l’impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance ».

- La métaphore du cristal. Dans la phrase : « Mais cette connaissance que ne m’avaient pas donnée les plus fines perceptions de l’esprit venait de m’être apportée, dure, éclatante, étrange, comme un sel cristallisé par la brusque réaction de la douleur », il faut noter l’image du cristal comme minéral aux formes géométriques acérées, dont les éclats peuvent blesser. Ainsi « éclatante » présente un double sémantisme : car c’est aussi l’éclatante lucidité soudaine qui fait naître la douleur.

- La métaphore médicale. Il faudrait relever la présence d’un lexique volontairement médical : « Ce fut dans cet ordre d’idées que mon instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte les premiers calmants » ; « Aie une seconde de patience, on va te trouver un remède ».

Transition : ce sont les analyses du narrateur qui sont le sujet de l’intrigue. L’intrigue est tout intérieure.

2. Le regard objectif de l’analyste

- Lucidité et aveuglement : « Je m’étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur » ; « j’avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui le composent » : le verbe « croire » s’oppose dans son sémantisme au verbe « connaître » et fait d’emblée allusion à l’échec de la raison : son intelligence n’avait qu’une croyance, pas un savoir sur lui-même. D’autre part, le terme « apercevoir » rend sensible l’incapacité de la raison à voir quoique ce soit. Ce qui est paradoxal finalement, car cette reconnaissance de l’incapacité de la raison à connaître le cœur se fait aussi par la raison !

Le narrateur décrit son état intérieur et subjectif à l’aide d’une langue extrêmement rationnelle et analytique.

- On note les évidentes formules analytiques : avec des connecteurs logiques « ainsi » ou « mais » répété trois fois. Et la périphrase « en exact analyste ».

- On remarque un vocabulaire emprunté au domaine de la chimie : « volatil », « phénomène de solidification » et « sel cristallisé »

De nouveau, le narrateur utilise des métaphores qui viennent rendre concrètes un phénomène abstrait, pour mieux le saisir : c’est une stratégie analytique.

Transition : Mais au final, même cette prose analytique ne permet que de comprendre combien l’être reste insaisissable. C’est bien pour cela que dans le texte, l’identité des personnages est mise en doute :

 

III. L’être en question (« être » et « paraître »)

 

1. Le dédoublement du narrateur

Il y a un dédoublement du personnage principal dans le texte : il y a le Narrateur, l’instance d’énonciation qui se remémore cette crise, et le personnage dans le passé qui se vit la crise. On parle souvent de « je » narrant et de « je narré ». On perçoit ce dédoublement :

- A travers notamment l’oralité du texte, par lequel le Narrateur feint de se parler à lui-même. Par exemple : « je me disais, avec cette même bonne volonté qu’on a de ne pas laisser souffrir ce qu’on aime : "Aie une seconde de patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te laisser souffrir comme cela.’" ».

- Mais le texte brouille les frontières et superpose parfois les deux strates temporelles narratives et énonciatrices : Avec le « il y a un instant », car le présentatif « il y a » est figé et la concordance des temps n’est pas obligatoire (on aurait attendu « il y avait un instant » car on se situe là dans la strate temporelle de l’histoire passée). Avec aussi « je ne pourrais pas y résister longtemps » : il s’agit d’une faute grammaticale (volontaire), puisque la concordance des temps n’est pas respectée. Il aurait fallu : « je n’aurais pas pu y résister ». Par ce biais, le narrateur superpose ces deux êtres, celui qu’il était et celui qu’il est désormais. Avec aussi la mise en scène d’une réflexion en acte (en train de se faire sous nos yeux : « oui, tout à l’heure,… » : décrochage énonciatif, on n’est plus dans le récit mais dans un commentaire énonciatif).

2. L’être et le paraître

Finalement, le texte ne permet pas d’aboutir à une réponse stable quant à la question de l’être. Et en effet, les deux personnages, le narrateur et Albertine, restent des énigmes ou refusent de se montrer tels qu’ils ont aux yeux du monde.

- Mystérieuse Albertine : Albertine est le symbole même du personnage qui échappe au narrateur. Ce n’est pas un hasard si elle s’enfuit, et le titre est à comprendre en ce sens. « surtout aux yeux de Françoise qui, n’aimant pas Albertine, avait toujours douté de sa sincérité » : dès l’incipit donc, Albertine passe pour un être mystérieux dont les actes sont potentiellement hypocrites.

- Règne de l’apparence : Le narrateur lui-même fait preuve de talent dans l’art de dérober ce qu’il ressent véritablement : « j’avais tâché d’en donner l’impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance ».

- Si bien que finalement, c’est l’humanité tout entière qui, à travers la réflexion singulière du personnage, est interrogée. La forme hybride du roman, qui permet par exemple d’intégrer la forme de l’essai, sert à l’universalisation du discours. L’expérience personnelle du narrateur devient en même temps celle du lecteur. Usage de l’indéfini : « comme on s’ignore ».

Ne pas oublier que cet extrait est un incipit. Il s’agit d’un double coup de théâtre : le départ d’Albertine et la reconnaissance d’un état intérieur insoupçonné.


Ne vous appuyez pas uniquement sur les figures de style. Il existe plein d’autres procédés : la polysémie, connotation et dénotation d’un mot en est un exemple.


Il n’est pas obligatoire de faire trois parties. Si vous décidez de faire deux parties, proposez en revanche trois sous-parties à chaque fois.

Il faut faire des transitions entre les grandes parties et il est possible (mais non obligatoire) de faire des transitions entre les sous-parties également.

Question 3

Rédiger une conclusion.

Cet extrait de roman d’analyse reprend les procédés connus : introspection, oralité, énonciation qui oscille entre celle du « je » narrant et celle du « je » narré… L’évidence s’impose au narrateur : la psychologie par la raison n’est pas aussi efficace et puissante que les émotions pour se connaître. De là un constat sur la nature humaine : les apparences et les masques règnent en maître dans nos relations avec les autres et, aussi paradoxale que cela puisse être, envers nous-mêmes.

Ouverture : un texte en lecture analytique que vous avez étudié en classe.