Cours Stage - Le drame romantique

Exercice - Ruy Blas, Victor Hugo

L'énoncé

Scène 3, Acte III

 

LA REINE.

Eh bien, écoute donc !

Levant les yeux au ciel.

Oui, je vais tout lui dire.

Est-ce un crime ? Tant pis ! Quand le cœur se déchire,

Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait. —

Tu fuis la reine ? Eh bien, la reine te cherchait.

Tous les jours je viens là, — là, dans cette retraite, —

T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette,

Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout,

Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout.

Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître.

C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être,

Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet.

Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met.

Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t’admire.

Autrefois une fleur, à présent un empire !

D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand.

Mon Dieu ! C’est à cela qu’une femme se prend !

Mon Dieu ! Si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe,

M’enfermer, comme on met en cage une colombe,

Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré ?

— Un jour que nous aurons le temps, je te dirai

Tout ce que j’ai souffert. — toujours seule, oubliée !

Et puis, à chaque instant, je suis humiliée.

Tiens, juge, hier encor... — ma chambre me déplaît.

— Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est

Des chambres où l’on est plus triste que dans d’autres ;

J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres,

On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi !

— Duc, il faut, — dans ce but le ciel t’envoie ici,

— Sauver l’état qui tremble, et retirer du gouffre

Le peuple qui travaille, et m’aimer, moi qui souffre.

Je te dis tout cela sans suite, à ma façon,

Mais tu dois cependant voir que j’ai bien raison.

 

RUY BLAS, tombant à genoux.

Madame...

 

LA REINE, gravement.

Don César, je vous donne mon âme.

Reine pour tous, pour vous je ne suis qu’une femme.

Par l’amour, par le cœur, duc, je vous appartien.

J’ai foi dans votre honneur pour respecter le mien.

Quand vous m’appellerez, je viendrai. Je suis prête.

— Ô César ! Un esprit sublime est dans ta tête.

Sois fier, car le génie est ta couronne, à toi !

Elle baise Ruy Blas au front."

 

Ruy Blas, Victor Hugo, 1838


Question 1

Quelle est la situation d'énonciation dans cette scène ? Quel en est le propos ? Quel topos littéraire cette scène présente-t-elle ? 

Dans cet extrait de la scène 3 de l'acte III, la Reine s'adresse à Ruy Blas. Elle lui déclare son amour. Quant à Ruy Blas, celui-ci ne fait que l'écouter. Ainsi, cette scène correspond au topos littéraire de la scène d'aveu. 

Un topos est un sujet littéraire qui revient souvent jusqu’à constituer un thème récurrent et attendu dans la littérature. 

Question 2

Quel est le registre de cet extrait ? Justifier à partir d'une étude des thèmes évoqués. 

Dans cet extrait, le registre employé s'apparente aux registres dramatique et tragique. En effet, le sublime, présent dans les sentiments nobles de la Reine, est propre au drame et à la tragédie. Cette tonalité dramatique de tragédie vient également de l'évocation du thème de l'amour et de la souffrance - qui sont les deux thèmes principaux du texte. En effet, la Reine ne cesse de faire appel au champ lexical de l'amour et de la souffrance : "le coeur se déchire", "je t'admire", "j'ai souffert", "moi qui souffre", "Par l'amour, par le coeur", "Adieu".

Ainsi, la tonalité tragique et dramatique du discours de la reine émerge de son vocabulaire et de son aspiration au sublime. 

Question 3

Quel rôle les didascalies remplissent-elles ici ? 

Dans cet extrait, les didascalies indiquent les déplacements, les gestes et les émotions des personnages : "Levant les yeux au ciel!", "tombant à genoux", "gravement". Les didascalies indiquent donc de ce fait les intentions de jeu, elles remplissent le rôle de metteur en scène par ces indications. Ces didascalies offrent une certaine psychologie aux gestes et aux émotions des personnages. De ce fait, ces didascalies cherchent à créer du naturel dans le jeu des comédiens. 

Question 4

Commenter l'énonciation dans ces trois vers : 

"Oui, je vais tout lui dire.

Est-ce un crime ? Tant pis ! Quand le cœur se déchire,

Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait."

Dans ces trois vers, la Reine s'adresse à elle-même. On le voit grâce à ses questionnements et notamment grâce à la question rhétorique "Est-ce un crime ?" à laquelle elle répond elle-même. Elle opère une parenthèse au cours de sa tirade pour créer un aparté. Cet aparté met en valeur le déchirement auquel la Reine est confrontée. De ce fait, la Reine est présentée - dès le début grâce à cet aparté -  comme un personnage dramatique.

De plus, cet aparté souligne la dimension théâtrale - ou du moins grandiloquente - de cette déclaration amoureuse. 

Il y a une question rhétorique.

Question 5

Comment qualifier le lien entre la Reine et Ruy Blas dans cet extrait ? 

Dans cet extrait, la Reine domine la parole, face à un Ruy Blas passif et silencieux. Il ne répond qu'un vague et peu affirmatif "Madame...", après être tombé à genoux. De ce fait, c'est un Ruy Blas qui paraît faible, impuissant et inactif face à une telle déclaration. D'abord, c'est son corps qui le trahit, puis ensuite viennent les mots.

L'effet de la déclaration est tel que Ruy Blas n'a plus corps, ni voix. Ainsi, il apparaît comme un héros tragique, rien que par son silence. Au contraire, la Reine apparaît comme une simple femme, et non plus comme une reine soumise à son devoir et à son mari. Elle ose dire. Jusqu'alors, la Reine semblait faible, soumise et inactive. En dévoilant son amour pour Ruy Blas, elle abandonne le temps d'une tirade ses devoirs de reine et d'épouse. Grâce à cet abandon d'elle-même, la Reine parvient à dominer la scène. Cette domination se voit notamment par la longueur de sa tirade. De plus, le lien qui unit Ruy Blas à la Reine est un lien intime, elle finit même par le tutoyer. Ainsi, le rapport entre la Reine et Ruy Blas est celui de deux amants, où la Reine domine face à Ruy Blas.