Cours Stage - Dénoncer les travers de la société

Exercice - Le Chef, Dino Buzzati

L'énoncé

Lire la nouvelle suivante et répondre aux questions.

 

Le Chef

Il est directeur d’une grande industrie, il a passé la soixantaine, tous les matins il se lève à six heures, été comme hiver ; à sept heures il est déjà à l’usine où il reste jusqu’à huit heures du soir et au-delà. Même le dimanche il va travailler, même si les ateliers et les bureaux sont déserts ; mais une heure plus tard, ce qu’il considère comme un vice. Il est l’homme sérieux par excellence, il sourit rarement, il ne rit jamais. L’été, il se permet, mais pas toujours, une semaine de vacances dans sa villa sur le lac. Il n’a aucune faiblesse, il ne fume pas, ne boit ni café ni alcool, il ne lit pas de romans. Il ne tolère aucune faiblesse chez les autres. Il se croit très important. Il est important. Il est très important. Il dit des choses importantes. Il a des amis importants. Il ne donne que des coups de téléphone importants. Même ses blagues en famille sont très importantes. Il se croit indispensable. Il est indispensable. Les obsèques auront lieu à quatorze heures trente demain, le cortège se réunira au domicile du défunt.

 

Dino Buzatti, "Le chef", Les Nuits difficiles. Éditions Robert Laffont 1972.


Question 1

Quels éléments du texte présentent le personnage du chef comme un être important ?

Le personnage est présenté comme un être important car : 

- il a un poste à responsabilités : "il est directeur d'une grande industrie"

- il travaille beaucoup : "à sept heures il est déjà à l'usine où il reste jusqu'à huit heures du soir et au-delà", "même le dimanche il va travailler"

- il est décrit comme "l'homme sérieux par excellence"

- il est fort et volontaire : "il n'a aucune faiblesse, il ne fume pas, ne boit ni café ni alcool"

- il est décrit comme "important" et "indispensable"

Question 2

Y-a-t-il des éléments qui nuancent cette première impression d'importance du personnage ? Si oui, lesquels.

Oui, l'importance du personnage est fortement nuancée, voire même remise en question :

- On peut trouver ridicule d'aller travailler le dimanche "même si les ateliers et les bureaux sont déserts".

- Sa vie semble triste : "il sourit rarement, il ne rit jamais", "l'été il se permet, mais pas toujours, une semaine de de vacances", "il ne lit pas de romans"

- Le chef semble méprisant et désagréable envers les autres : "il ne tolère aucune faiblesse chez les autres"

- Il semble imbu de lui-même : "il se croit très important", "il se croit indispensable

 

Question 3

En quoi le texte et sa construction traduisent l'ironie du narrateur ?

Le narrateur présente d'abord le personnage comme un homme respectable et important, puis au fil du texte on comprend qu'il se moque de son sérieux et de son manque de fantaisie.

 

- On remarque que des débuts de phrases élogieuses se terminent avec ironie :

"Même le dimanche il va travailler [= homme sérieux], même si les ateliers et les bureaux sont déserts [= c'est donc un peu inutile d'aller travailler le dimanche] ; mais une heure plus tard, ce qu’il considère comme un vice. [= si arriver au travail un dimanche à 8h plutôt que de faire la grasse matinée est un vice, alors quelle triste vie !]"

"Il est l’homme sérieux par excellence [= le lecteur est impressionné], il sourit rarement, il ne rit jamais. [= quel homme triste et peu intéressant !]"

 

- Le personnage n'est jamais nommé, il n'a ni nom ni fonction, il n'est qu'un "il" répété en boucle (23 fois !). Le narrateur ne l'estime pas digne d'être nommé.

 

- Le texte procède en accumulations :
$\rightarrow$ L'énumération : "Il n’a aucune faiblesse, il ne fume pas, ne boit ni café ni alcool, il ne lit pas de romans."
$\rightarrow$ La répétition : Le mot "important" est répété de très nombreuses fois, on commence vite à ne plus y croire.
$\rightarrow$ La gradation : "Il se croit […] il est"

 

- La fin du texte apporte une chute, un coup de théâtre.
$\rightarrow$ On passe au futur. Tout le reste du texte était au présent alors qu'on comprend que le personnage n'existe en fait plus qu'au passé.
$\rightarrow$ Le "il" perd encore de sa consistance en devenant le "défunt", un homme fini.

Pense au vocabulaire utilisé pour caractériser le personnage, à la construction des phrases, à la fin du texte, etc.

Question 4

Le narrateur fait-il donc plutôt l'éloge ou la critique du personnage ? 

La critique.

Même si le personnage est en réalité décédé et que notre savoir-vivre nous interdit généralement de critiquer les morts, ici l'auteur ne s'interdit ni ironie et humour noir.