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STAGE - SE RACONTER, SE REPRÉSENTER

Exercice - Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand



L'énoncé

Document : 

Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

Nous étions un dimanche sur la grève, à l'éventail de la porte Saint−Thomas à l'heure de la marée. Au pied du château et le long du Sillon, de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au−dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne, Hervine Magon qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l'autre bout du côté de la terre. Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : " Descendez, Mademoiselle ! descendez, Monsieur ! " Gesril attend une grosse lame : lorsqu'elle s'engouffre entre les pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui ; celui−là se renverse sur un autre ; celui−ci sur un autre : toute la file s'abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant(1) l'entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son magot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l'armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l'avant−garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et avec ses deux soeurs jette par les fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l'entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron(2) avait purgé son rocher.

Voici l'autre aventure :

J'allais avec Gesril à Saint−Servan, faubourg séparé de Saint−Malo par le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée montante. Les domestiques qui nous accompagnaient, étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts deux mousses qui venaient à notre rencontre ; Gesril me dit : " Laisserons−nous passer ces gueux−là ? " et aussitôt il leur crie : " A l'eau, canards ! " Ceux−ci, en qualité de mousses(3), n'entendant pas raillerie, avancent ; Gesril recule ; nous nous plaçons au bout du pont, et saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux−mêmes de cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est−à−dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, frappé à l'oeil, mais à l'oreille : une pierre m'atteignit si rudement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.

Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami rapportait de ses courses un oeil poché un habit déchiré, il était plaint, caressé, choyé, rhabillé ; en pareil cas, j'étais mis en pénitence(4). Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train : elle lui représenta une mitre(5) ; il me transforma en évêque(6), et me fit chanter la grand−messe avec lui et ses soeurs jusqu'à l'heure du souper. Le pontife(7) fut alors obligé de descendre : le coeur me battait. Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit pas un mot ; ma mère poussa un cri ; La France conta mon cas piteux, en m'excusant ; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril le plus tôt possible.

François René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, I, 5, 1850.

(1) Jusant : période durant laquelle la marée est descendante.

(2) Saint Aaron : ermite qui fonda un monastère à Aleth, une petite île, avec l'aide d'un certain saint Malo, qui donna son nom à ce rocher.

(3) Mousse : apprenti marin, chargé des corvées sur un bateau.

(4) Pénitence : terme religieux désignant une action réalisée d'en le but d'obtenir le pardon d'un péché, d'une faute contre Dieu.

(5) Mitre : coiffe cérémonielle d'un évêque.

(6) Eveque : dans l'Eglise catholique, homme consacré ayant autorité sur un diocèse, c'est-à-dire en France, un département.

(7) Pontife : appelation utilisée pour le Pape. Ici, se rapport à la fonction d'évêque.


  • Question 1

    Présenter le document.

  • Question 2

    Quels sont les indices qui montrent que l'on est dans une oeuvre autobiographique ?

  • Question 3

    Quel est le point de vue utilisé dans ce récit ? Justifie avec des exemples.

  • Question 4

    Dans ce texte, "je" est-il auteur-narrateur ou narrateur-personnage ? Justifier.

  • Question 5

    Quels sont les registres littéraires présents dans cet extrait ?

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