Cours Stage - Le poème en prose

Exercice - La fin de l’automne, Francis Ponge

L'énoncé

La fin de l’automne, Francis Ponge, 1942

 

Tout l'automne à la fin n'est plus qu'une tisane froide. Les feuilles mortes de toutes essences macèrent dans la pluie. Pas de fermentation, de création d'alcool : il faut
attendre jusqu'au printemps l'effet d'une application de compresses sur une jambe de bois.

Le dépouillement se fait en désordre. Toutes les portes de la salle de scrutin s'ouvrent et se ferment, claquant violemment. Au panier, au panier ! La Nature déchire ses
manuscrits, démolit sa bibliothèque, gaule rageusement ses derniers fruits.

Puis elle se lève brusquement de sa table de travail. Sa stature aussitôt paraît immense. Décoiffée, elle a la tête dans la brume. Les bras ballants, elle aspire
avec délices le vent glacé qui lui rafraîchit les idées. Les jours sont courts, la nuit tombe vite, le comique perd ses droits.

La terre dans les airs parmi les autres astres reprend son air sérieux. Sa partie éclairée est plus étroite, infiltrée de vallées d'ombre. Ses chaussures, comme celles d'un vagabond, s'imprègnent d'eau et font de la musique.

Dans cette grenouillerie, cette amphibiguïté salubre, tout reprend forces, saute de pierre en pierre et change de pré. Les ruisseaux se multiplient.

Voilà ce qui s'appelle un beau nettoyage, et qui ne respecte pas les conventions ! Habillé comme nu, trempé jusqu'aux os.

Et puis cela dure, ne sèche pas tout de suite. Trois mois de réflexion salutaire dans cet état ; sans réaction vasculaire, sans peignoir ni gant de crin. Mais sa forte
constitution y résiste.

Aussi, lorsque les petits bourgeons recommencent à pointer, savent-ils ce qu'ils font et de quoi il retourne, — et s'ils se montrent avec précaution, gourds et rougeauds, c'est
en connaissance de cause.

Mais là commence une autre histoire, qui dépend peut-être mais n'a pas l'odeur de la règle noire qui va me servir à tirer mon trait sous celle-ci.


Question 1

Quel est la forme du poème ? Quel est son sujet et est-ce habituel ?

C’est un poème en prose qui a une allure de notice encyclopédique et où l’on ne trouve pas de fioriture.

C’est une approche très terre-à-terre de l’automne qui nous est présenté ici. Ponge l’aborde d’ailleurs d’un point de vue climatique, en retenant deux caractéristiques majeures de cette saison : le vent et la pluie/l’humidité. Ponge semble donc rechercher à renouveler ce thème de l’automne, qui est souvent le lieu des épanchements lyriques.

Ce poème est-il en vers ou en prose ?

Question 2

Comment est représentée la Nature ? Quelle est la figure de style utilisée ? 

La Nature est personnifiée : le poète a utilisé une majuscule et les verbes d’actions ont comme sujet la nature (« déchire », « démolit », « dépouillement » qui est une activité humaine dans les bureaux de vote). De même, on peut voir une analogie entre la cime des arbres et la tête humaine où les feuilles sont les cheveux.

La Nature est humanisée, d’où une approche anatomique de la nature avec des parties du corps (« jambe de bois », « tête », « bras ballants », « ses chaussures »,). Elle apparaît aussi comme un colosse (« sa stature […] immense », « la tête dans la brume», « forte constitution »). Outre son physique, la Nature est également capable de réfléchir (« trois mois de réflexion salutaire »).

Nous pouvons remarquer que la Nature n’est pas tout le temps sujet des verbes et des compléments. Ainsi, « les petit bourgeons » sont « gourds et rougeauds ». La paronomase « bourgeons »-« bourgeois » peut être une allusion humoristique et faire écho aux petits bourgeois qui seraient, dans la pensée commune, prudents et timorés (« avec prudence »).

La Nature semble avoir des caractéristiques humaines.

Question 3

« Dans cette grenouillerie, cette amphibiguïté salubre, tout reprend forces, saute de pierre en pierre et change de pré. » Quelle est la figure de style utilisée et son effet sur le lecteur ?

Le terme « amphibiguité » est un néologisme.

Am/phi/biguité est une contraction d’« amphibie » (= qui vit dans deux éléments donc synonyme d’ambigu) et d’ « ambiguïté ». Ainsi, l’automne est un entre-deux saisonnier qui fait du bien à la terre (« salubre » = qui est favorable à la santé).

On peut y voir une touche d’humour du poète, ce qui continue de valoriser l’automne.

 

Que vous évoque le terme « amphibiguité » ?

Question 4

Commenter l’utilisation du champ lexical de l’eau dans le poème.

L’eau est une caractéristique de l’automne (« trempé », « flaque », « tisane »).

Or, dans ce poème, chaque image appelle une autre image. C’est donc une technique d’association d’idées entre les mots qui est utilisée. Par exemple, la tisane évoque les feuilles qui tombent dans les flaques et ces feuilles font aussi penser à des compresses. Ainsi, à partir de l’étymologie, de l’homonomie, etc., Ponge concentre ses idées en quelques mots. Il va à l’essentiel, sans exaltation. Le champ lexical de l’eau est le point de départ de son poème qui lui permet, par la suite, de développer sur d’autres thèmes et images liés à l’automne.

Par exemple, on trouve également le champ lexical du soin thermal « alcool », « compresses », « reprendre force », « gant de crin ». Il ressort l’idée qu’à l’automne, la Nature se refait une santé, elle se ressource. Ainsi, on retrouve le terme de « tisane », « beau nettoyage ». Il y a la prégnance du suffixe –re avec « recommencent », « tout reprend force ». La Nature se « dépouille » pour renaître, elle se « rafraîchit les idées ».

A travers l’eau, c’est tout une série d’image que le poète réussit à évoquer. Remarquez la technique utilisée par Ponge pour associer les différentes images.

Question 5

Qu’à de particulier le dernier paragraphe ? Quelle est la place du poète dans ce texte ?

Le poète se met explicitement en scène dans le dernier paragraphe avec l’utilisation du pronom réfléchi « me ». Il semble s’adresser aux lecteurs et le stoppe dans sa lecture.

Cependant, dans tout le poème, on peut voir transparaitre son image et son activité (« la règle noire qui va me servir à tirer mon trait ») mais aussi la polysémie des termes « feuilles », « bibliothèque », « manuscrit ».

Cela permet à Ponge d’exprimer ses opinions au sujet de la poésie de son temps. En effet, on peut penser que c’est Ponge lui-même qui va mettre au « panier » toute une tradition poétique fondée sur le lyrisme, d’où, d’ailleurs, un éloge du dépouillement tout au long du poème (« dépouillement », « démolit », …)

C’est pourquoi le « je » du poète n’est pas un « je » lyrique, de l’épanchement du moi mais plutôt un « je » qui indique le geste de l’écriture et qui a une volonté provocatrice.

Ponge fait aussi référence à d’autres poètes et à d’autres formes poétiques : allusion à Rimbaud avec « ses chaussures, comme celles d’un vagabond ». De plus, l’expression « les jours sont courts, la nuit tombe vite, le comique perd ses droits » est une sorte d’antiphrase pour dénoncer les poètes larmoyants qui s’épanchent sur la nuit, le coucher du soleil, …

 

           

Ponge se met en scène dans le poème. Comment ?