Explorer et renouveler le langage

I. Jouer avec le langage

 

Les poètes jouent beaucoup avec le langage. A la fin du Moyen Âge, les grands rhétoriqueurs créent des poèmes dont la forme était bien plus importante que le fond. Ils s’imposaient, en effet, des contraintes extrêmement strictes pour donner des poèmes qui constituaient de véritables jeux de langage.

A la fin du XXe siècle, un groupe de poètes forment l’Oulipo, inventant différents poèmes avec différentes contraintes. Par exemple, en écrivant des poèmes d’une page avec tous les mots se terminant en -ar.

 

II. Explorer la langue

 

Les poètes s’interrogent sur les capacités expressives de la langue, se demandant jusqu’où peut aller le langage, qu’est-ce qu’il peut exactement signifier. Ils jouent ainsi sur les significations multiples des mots ou sur leurs étymologies.

Eluard dira par exemple : « la Terre est bleue comme une orange ». On assiste ici à une véritable exploration de la langue puisque deux mots extrêmement communs, « bleue » et « orange », donnent en apparaissant dans la même phrase une impression de renouvellement, le sentiment d’être face à quelque chose de complètement neuf.

Prendre position pour honorer ou condamner

Une des fonctions poétiques est également la prise de position par le poète, c’est-à-dire le fait de véhiculer des idées, de s’engager dans la vie réelle.

 

I. Pour rendre hommage

 

Le poète peut prendre position en rendant hommage à quelqu’un de connu ou d’inconnu, ou plus particulièrement à une femme que le poète a aimé. On parle alors d’un éloge.

 

II. Pour condamner

 

Le poète peut également prendre position en condamnant. Auquel cas, il s’agit d’un blâme.

Il peut écrire un blâme au nom d’un engagement politique. Victor Hugo par exemple dans Les Châtiments critique Napoléon III de façon véhémente.

Le poète peut autrement condamner au nom d’un engagement religieux. Agrippa d’Aubigné par exemple prend parti pour les protestants.

Ou encore, il peut s’agir d’un engagement moral. Victor Hugo encore une fois dans le poème « Mélancholia » dénonce le travail des enfants.

Le poète peut ainsi condamner et blâmer, mais également s’engager. Ainsi lors de la Seconde Guerre mondiale, ont été écrits de nombreux poèmes clandestins pour appeler le peuple à résister. Eluard par exemple écrit le poème « Liberté » qui fût jeté par avion sur les camps de l’armée française pour redonner courage aux soldats.

 

Conclusion : La poésie sert à explorer l’humain, à transformer la réalité, à explorer le langage et sert encore à prendre position et à s’engager. Pour Claude Roy cependant le but ultime de la poésie est finalement de poser des questions : « le poète est poseur de question ». Son but n’est pas de répondre à des questions (pour Claude Roy ce rôle incombe au mathématicien, à l’homme politique, à l’ingénieur) mais de susciter un questionnement dans l’être humain. Le plus important n’est donc pas le résultat, l’arrivée, mais le cheminement vers le résultat, la quête

Parler de soi pour parler de tous : introspection et révélation universelle

Les grands thèmes poétiques sont les sujets qui reviennent inexorablement dans l’histoire de la poésie.

 

Parler de soi pour parler de tous : introspection et révélation universelle

 

A. Confidence d’une expérience personnelle

Souvent le poète se livre dans ses poèmes, effectue des confidences et raconte ce qu’il ressent. Il explore ses états d’âme, ses sentiments (est-il est heureux, malheureux, que ressent-il à l’intérieur de lui). Il retourne dans son passé : il explore les traumatismes ou les moments de bonheur qu’il a pu vivre.

Tout ceci appartient à l’introspection dont la poésie constitue le lieu privilégié. L’introspection c’est revenir sur ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Quand on parle d’introspection, on parle de registre lyrique.

Le poète Lamartine au XIXe siècle parle ainsi souvent de l’amour qu’il a ressenti pour une femme, et de sa peur du temps qui passe. Il s’agit d’un thème classique au XIXe siècle, les auteurs ont peur de vieillir et de disparaître. Baudelaire quant à lui évoque son mal-être existentiel, sa souffrance, sa dépression, qu’il appelle le spleen dans Les Fleurs du Mal. Du Bellay, pour sa part, évoque beaucoup le sentiment de nostalgie et de mélancolie notamment pour son pays natal lors de ses voyages. Le principe de cette confidence d’une expérience ou d’un ressenti personnel est sa capacité à se transformer en une expérience à valeur universelle.

 

B. Qui se transforme dans une révélation universelle

La magie de la poésie et du poète est de transformer ces expériences en des révélations universelles, que tous peuvent partager et ressentir. Il s’agit d’une différence de poids avec des confidences que l’on pourrait coucher dans un journal intime, puisque celles-ci restent de l’ordre du personnel, ne prennent pas de dimension universelle, valable et pertinente pour tous.

Le lecteur retrouve alors ses propres sentiments au sein du poème. Le poète est ainsi capable de mettre des mots sur des sentiments ou des phénomènes que le simple lecteur ne pouvait pas exprimer.

C’est cette idée qu’expriment ces deux citations célèbres :

– Celle de Baudelaire tout d’abord dans Les Fleurs du Mal qui s’exclame : « Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » ;

– Celle de Victor Hugo qui déclare : « Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! ».

Ici, les auteurs affirment donc qu’ils racontent bien leur expérience personnelle, mais que celle-ci a valeur universelle, qu’elle concerne tout le monde. Si donc l’expérience personnelle du poète devient universelle, celle-ci se transforme également dans un troisième temps en une réflexion sur la condition humaine.

 

C. Et finalement une réflexion sur la condition et la nature humaine

Réfléchir sur la condition humaine, c’est traiter de différents sujets qui concernent l’humanité en général. Il peut ainsi s’agir de thèmes généraux comme la fuite du temps, la mort, de grandes questions métaphysiques (pourquoi vit-on, pourquoi meurt-on, quelle est notre place dans le monde, etc.).

Pour donner un exemple concret, les romantiques opposent le caractère fragile de la nature humaine (nous sommes mortels) et l’éternité et la force de la nature, elle immortelle. Victor Hugo ainsi dans Les Feuilles d’automne disait :

« Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas la tête,

Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde immense et radieux ! ».

Transfigurer le réel

Contrairement au langage courant, le langage poétique n’a pas pour but premier de transmettre une information, mais possède une fonction artistique. Ainsi, dans le langage courant on dirait par exemple : « je suis triste. ». Le but premier de cette phrase est informatif, transmettant une information sur son état en seulement trois mots. Le poète utilise au contraire le langage poétique, à fonction artistique. Au lieu ainsi de simplement dire « je suis triste », Verlaine dira :

« Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ? ».

Verlaine emploie donc quatre phrases alors qu’il aurait pu se contenter de trois mots. Le but premier de Verlaine n’est pas de donner une information, même si l’information est bien présente dans ces vers. Son but premier est de créer un nouveau monde, c’est la fonction artistique du langage poétique.

En effet, il ne peut pas littéralement « pleuvoir dans un cœur ». Le poète décrit la réalité telle qu’il l’a recréée, en lui donnant une beauté nouvelle. Les poètes recherchent alors souvent la beauté où elle ne se voit pas.

Baudelaire dans Les Fleurs du Mal extrait la beauté du mal, de tout ce qui est considéré comme laid. Baudelaire, par exemple, a écrit un poème sur une charogne, où il extrait la beauté de la mort et de la décomposition du corps. D’où le nom de son recueil Les Fleurs de Mal, signifiant les beautés issues de la laideur.

Francis Ponge n’extrait pas la beauté du mal, mais du quotidien. Il écrit ainsi des poèmes sur le pain, sur une huitre, et sur divers objets du quotidien qui prennent alors une nouvelle dimension poétique.