La thèse, les arguments et l’apport critique

Identifier la thèse - La méthode

I. Problème et thèse

 

Il s’agit de rendre compte du problème philosophique traité par l’auteur. Pour identifier ce problème philosophique, il faut passer par l’identification de la thèse, l’idée générale défendue par l’auteur. Ce n’est qu’à partir de l’identification de cette idée générale défendue par l’auteur qu’on peut remonter au problème philosophique traité. Autrement dit, la thèse est une réponse au problème et il faut d’abord identifier cette réponse qui est donnée par l’auteur au problème pour pouvoir remonter à la question philosophique qu’il traite.

Ces deux éléments, la thèse et le problème, peuvent très bien ne pas être formulés explicitement par l’auteur dans son texte. C’est un des objectifs de l’exercice de trouver et formuler la thèse puis le problème.

 

II. Distinguer la thèse

 

Il faut bien distinguer la thèse d’un argument. C’est un écueil important et une erreur très classique.

On va prendre pour exemple ce texte de Platon, extrait des Lois :

« Les hommes doivent nécessairement établir des lois et vivre selon des lois, sous peine de ne différer en aucun point des bêtes les plus totalement sauvages. La raison en est qu’aucune nature d’homme ne naît assez douée pour à la fois savoir ce qui est le plus profitable à la vie humaine en cité et le sachant, pouvoir toujours et vouloir toujours faire ce qui est le meilleur. La première vérité difficile à connaitre est, en effet, que l’art politique véritable ne doit pas se soucier du bien particulier, mais du bien général, car le bien commun assemble, le bien particulier déchire les cités, et que bien commun et bien particulier gagnent tous deux à ce que le premier, plutôt que le second, soit solidement assuré. »

Ce texte est d’une longueur à peu près classique pour l’exercice. La première erreur, et la principale, qui empêche véritablement d’expliquer le texte est de prendre une partie du texte pour la thèse elle-même. Il n’est pas question de prendre une partie pour le tout. Il s’agit bien de saisir qu’une thèse est ce qui fait l’unité du texte. Si on prend un argument à la place de la thèse, il y a toute une partie du texte qui semble inutile. Donc il faut bien distinguer entre un argument qui vise à défendre une idée et l’idée telle qu’elle est défendue, telle qu’elle résulte de cette argumentation. Tout en sachant qu’une thèse peut être défendue par plusieurs arguments.

 

III. Qu’est-ce qu’une thèse ?

 

On peut expliquer ce qu’est une thèse par une métaphore de stratégie militaire. Chaque texte est une stratégie argumentative. C’est une machine argumentative. Il vise à défendre un point précis. Pour cela, un texte comme une armée utilise l’infanterie, les chars, l’aviation. L’objectif est par exemple de prendre la colline et on va utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour obtenir l’objectif défendu.

L’objectif défendu est précisément la thèse. Il faut donc saisir quel est l’objectif que se donne un auteur et quels sont les moyens divers et variés – moyens conceptuels, organisation, structure logique du texte, et arguments – pour défendre la position qu’il cherche à défendre : sa thèse. Donc l’objectif principal est vraiment de saisir quel est cet objectif, quelle est cette thèse, quelle est l’idée défendue par la totalité du texte. La règle à retenir est qu’une thèse est ce qui fait l’unité d’un texte, ce qui signifie que toutes les parties du texte, chaque phrase, chaque détail du texte, peut-être rapporté à la thèse puisque chaque partie, chaque élément du texte a pour objectif de défendre sa thèse.

L'apport critique

La règle d’or de l’explication de texte est d’expliquer le texte et rien d’autre. Il s’agit de lire le texte, expliquer le texte et s’en tenir au texte. C’est le texte, rien que le texte mais tout le texte. Maintenant, il est vrai que se pose la question de savoir si on doit apporter ou non une dimension critique à notre explication. 

 

I. La nécessité d’un apport critique

 

Dans la mesure où la règle d’or est de montrer, d’articuler et de formuler le problème qui est traité par l’auteur, pour révéler ce problème, pour l’exposer dans toute sa singularité, pour l’articuler le plus clairement possible, on est en droit de se référer à d’autres approches philosophiques du même problème.

On ne va faire un apport critique que si c’est requis pour comprendre le texte, c’est-à-dire que l’apport critique n’est justifié que pour autant qu’il rend possible une meilleure compréhension du texte et du problème. Ce qui signifie que tout apport critique qui serait plaqué gratuitement pour dire que untel a dit ça et que untel a dit ça ne sera pas justifié. Cela ne sert à rien finalement de ressortir tout le cours sur la question de l’inconscient parce que, dans le texte, l’auteur parle de la conscience. Cela n’a aucun intérêt, aucune justification dans la mesure où ça ne permettra pas une compréhension plus précise du problème et du texte.

L’apport critique n’est donc justifié que s’il rend possible une compréhension plus fine, plus juste, plus adéquate de la singularité de la position de l’auteur. Il est clair que pour pouvoir montrer comment un auteur prend position par rapport à un problème donné, la meilleure manière est quand même de montrer qu’il se distingue de tel autre auteur, que sa position s’appuie sur tel argument qui est en contradiction avec un autre auteur et qui du coup révèle la singularité de ses positions.

 

II. Où dans le devoir ?

 

Il y a deux possibilités qui sont toutes les deux admises. Certains professeurs préfèrent une possibilité mais règle est donnée aux correcteurs d’admettre les deux démarches.

Première possibilité, on inclue l’apport critique au cours de l’explication du texte. Expliquer un texte structure l’explication en autant de parties qu’il y a de parties dans le texte. Par conséquent, à l’intérieur de l’explication de chacune des parties, on peut introduire, après avoir expliqué chacune de ses parties, une dimension critique. C’est au cours du développement, au cours de l’explication.

La deuxième possibilité est de faire un premier développement qui consiste à expliquer la totalité du texte d’une manière linéaire, du début jusqu’à la fin, et de montrer en deuxième partie que l’auteur avait tel présupposé, que tel autre auteur s’est opposé à cette position, que tel autre auteur est en contradiction avec celui-ci. A ce moment-là, on fait un apport critique en deuxième partie mais la règle pour cette deuxième technique est très importante. Il faut bien que cette deuxième partie commence par une reprise de la formulation du problème. Il faut reprendre le problème traité par l’auteur et montrer que cet auteur dans ce texte a fait un certain nombre de choix qui sont en contradiction avec d’autres théories philosophiques. A ce moment-là, ça sera bienvenu. Mais il faut, de toute façon, introduire la seconde partie par la reprise du problème philosophique abordé et traité par l’auteur.

 

III. Comment ?

 

Il ne s’agit pas de critiquer un texte. C’est pour ça qu’on appelle cela « apport critique ».  On pourrait même appeler ça « apport réflexif ». Il ne s’agit pas de dire que Bergson n’a pas compris ceci, ou que Freud ne connaissait pas cela. C’est toujours extrêmement mal venu et d’autant plus mal venu que l’erreur principale est de prêter à l’auteur un certain nombre de thèses ou d’idées qu’il n’a pas et ensuite de critiquer des idées qu’il n’a jamais défendues.

Par conséquent, il n’est pas question de critiquer au sens plein du terme la position d’un auteur : il est bien question de montrer au contraire qu’il a fait un certain nombre de choix spéculatifs, c’est-à-dire un certain nombre de choix théoriques, et que, par rapport à ces présupposés théoriques, d’autres philosophes ont fait d’autres présupposés qui les ont amenés à défendre d’autres positions. Il faut montrer quels sont les choix stratégiques, quels sont les choix logiques utilisés par l’auteur et montrer qu’il existe des alternatives à ses choix logiques.

Distinguer un argument de la thèse - Exemple

Distinguer la thèse d’un argument est un enjeu essentiel, puisqu’il s’agit d’identifier la thèse.

 

I. Le texte

 

Reprenons le texte de Platon, extrait des Lois :

« Les hommes doivent nécessairement établir des lois et vivre selon des lois, sous peine de ne différer en aucun point des bêtes les plus totalement sauvages. La raison en est qu’aucune nature d’homme ne naît assez douée pour à la fois savoir ce qui est le plus profitable à la vie humaine en cité et le sachant, pouvoir toujours et vouloir toujours faire ce qui est le meilleur. La première vérité difficile à connaitre est, en effet, que l’art politique véritable ne doit pas se soucier du bien particulier, mais du bien général, car le bien commun assemble, le bien particulier déchire les cités, et que bien commun et bien particulier gagnent tous deux à ce que le premier, plutôt que le second, soit solidement assuré. »

Il faut d’abord le lire le texte d’une manière suffisamment attentive et le nombre de fois nécessaires pour bien le comprendre.

 

II. La thèse

 

Ce qui est un petit peu délicat dans ce texte est que l’argument est lui-même démontré. L’argument en l’occurrence est la dernière phrase du texte, qui porte sur la question politique de la distinction entre bien commun et bien particulier. L’un déchire les cités, l’autre au contraire les assemble. L’erreur classique est précisément de dire que la thèse se trouve là.

Or pour Platon, ce n’est qu’un argument pour démontrer ce qu’il a énoncé dans la première phrase, c’est-à-dire que ce qui fait la marque de l’Humanité de l’homme est précisément le fait qu’il se donne des lois et qu’il vive selon des lois. Autrement dit, prendre l’argument de la fin du texte pour la thèse qui est énoncée dès le début, c’est passer à côté du texte puisque c’est passer à côté de la structure de son argumentation et de la structure logique de sa démonstration.

 

III. L’argument

 

Cet argument fait lui-même l’objet d’une démonstration. A l’intérieur de la dernière phrase, il y a un  « car ». Autrement dit, l’argument est lui-même défendu grâce à un autre argument. Il y a un argument dans l’argument. L’objectif, et cela est valorisé, est la capacité à montrer à quoi aboutit l’ensemble de cette démonstration, c’est-à-dire ce que Platon a en vue, et les moyens argumentatifs qu’il a mis en place pour défendre sa thèse, thèse qui est dans la première phrase du texte.