Cours Stage - Œuvre au programme : Les Contemplations, Hugo

Dissertation - Les Contemplations, Hugo

L'énoncé

Objet d’étude : Victor Hugo, Les Contemplations (1856), et le parcours associé « Les Mémoires d’une âme ».

 

Sujet de dissertation : 

La poésie lyrique, et en particulier Les Contemplations, de Victor Hugo, permettent-ils de restituer fidèlement la vie du poète ?

 

Le sujet de dissertation porte sur une question littéraire en rapport avec une œuvre et un parcours associé à cette œuvre, étudiés en classe. Le principe consiste à répondre à la question de façon approfondie, structurée, argumentée, nuancée, variée et illustrée par des exemples précis. Pour ce faire, la dissertation nécessite de maîtriser l’œuvre, son contexte, le thème du parcours et son groupement de textes. Sans ces prérequis, il est très difficile de composer une bonne dissertation.


Question 1

 Analyser le sujet et en définir les termes.

Le sujet comporte trois pôles : la poésie lyrique, la notion de « restitution fidèle » et celle de « vie du poète ».

Le lyrisme, s’il désigne l’expression de sentiments personnels, tient son étymologie de l’instrument, et donc d’une forme de musicalité.

Quant à l’adverbe « fidèlement », il ne va pas de soi : est-ce fidèlement aux faits dans leurs plus menus détails ? S’agit-il plutôt d’émotions sincères vécues à l’époque des événements de la vie ? Ou encore, est-il davantage question d’une analyse présente authentique de la vie passée ?

Enfin, qu’est-ce qu’une vie ? Il est impossible de retranscrire tous ses événements. L’autobiographie comporte nécessairement un pacte avec le lecteur, où l’auteur confirme avoir vécu ce dont il parle. En poésie, ce pacte est-il plus ou moins tenable ?

L’enjeu principal de la dissertation est de traiter le sujet proposé, et non proposer un catalogue de savoirs sur le thème. Il est impératif de repérer les mots-clés du sujet et de les définir. On donne les sens principaux de ces termes, en les reliant les uns aux autres. Il suffit de faire preuve de bon sens, et d’une connaissance courante de la langue. Le recours aux synonymes et aux équivalents (parasynonymes) est souvent utile. L’analyse de ces mots-clés délimite le champ de la réflexion et cible le problème posé et ses enjeux, en levant les implicites.

Question 2

Elaborer une problématique.

Après avoir défini les termes du sujet, un piège se pose immédiatement : si une vie est retranscrite fidèlement dans un texte, peut-il s’agir d’un poème ? Autrement dit, ne perd-on pas son caractère poétique si elle est trop fidèle ? La réponse doit évidemment être nuancée. Et tous les éléments de réponse figurent dans le travail fourni sur l’œuvre et son contexte tout au long de l’année. L’examinateur attend donc le candidat au tournant. Gare aux cours approximativement maîtrisés.

Le phénomène de définition et analyse des mots-clés n’est autre que la problématisation de la question. Après reformulations et clarifications du sujet, il s’agit ensuite de poser une question claire (ou plusieurs en cas de sujet très long, comme une citation) à laquelle le développement répondra. C’est la problématique.

Question 3

Rédiger une introduction.

Les premiers vers du premier poème (« Écrit sur un exemplaire de La Divina Commedia ») du troisième livre des Contemplations (« Les Luttes et les Rêves ») fixent un cadre : « Un soir, dans le chemin, je vis passer un homme / Vêtu d’un grand manteau comme un consul de Rome ». La première personne du singulier, ainsi que le complément circonstanciel de temps (« un soir »), situent précisément l’anecdote dans la vie passée du poète. Comme dans de nombreux poèmes du recueil, le sujet lyrique restitue un moment de sa propre vie. La poésie lyrique se réfère aux poèmes où un « je » exprime intimement ses sentiments, avec un souci de musicalité et d’harmonie. Elle provient de la lyre, attribut par excellence du poète. Une nécessaire stylisation du monde va donc de pair avec la mise en poésie, ne serait-ce que pour créer des vers. Or, restituer fidèlement une vie, ce serait en retranscrire les événements dans leurs détails, ou du moins selon les souvenirs sincères qui en demeurent. N’y-a-t-il donc pas une incompatibilité entre cette stylisation par le poème lyrique et la restitution fidèle de la vie du poète, si sincère soit-il ? Nous étudierons cette mise en poésie de la vie du poète, avant de mesurer l’écart poétique qui existe avec la vie concrète vécue, pour enfin révéler le passage de cette vie particulière du poète à toute vie humaine.

Rappel des 4 étapes :

- l’amorce (facultative mais bienvenue)

- la présentation du sujet en lien avec l’œuvre et le parcours au programme

- la problématique

- l’annonce du plan

Question 4

Proposer un plan détaillé.

Le plan proposé ici montre comment la vie du poète peut être mise en poésie (première partie : « thèse ») ; puis de mettre en exergue l’écart poétique qui existe avec la vie concrète vécue (deuxième partie : « antithèse ») ; et enfin montrer que de toute façon, quel que soit le genre littéraire adopté, il est difficile de restituer exactement sa propre vie, même dans le cas des autobiographies (troisième partie : « synthèse »).

 

I. La vie du poète mise en poésie

 

1. Les événements de la vie

Les poètes lyriques utilisent leur propre vie pour composer leurs poèmes. Ils s’inspirent fidèlement de certains événements personnels, selon les impressions qu’ils en retiennent. De très nombreux poèmes des Contemplations s’appuient sur des moments que Victor Hugo a vécus. La plupart des poèmes du deuxième livre « L’Âme en fleur » retracent même des moments délicats passés en compagnie de Juliette Drouet, parsemés de jeux et de conversations tendres. Par exemple, « Églogue » fait revivre une de leurs promenades en Sicile, qu’il compare poétiquement au vol de deux oiseaux. De même, le célèbre poème « Le Lac », du poète romantique Lamartine, a pour cadre un souvenir vécu sur une pierre au bord d’un lac. Il est certes un prétexte à des exclamations philosophiques sur le temps qui passe. Mais la situation est bien celle d’un moment précis passé.

2. Les sentiments de la vie

Plus que des détails factuels, les poèmes lyriques expriment les sentiments liés aux souvenirs biographiques. Dans « Les Oiseaux », Victor Hugo relate sa promenade dans un cimetière, où il écoute le concert de son âme et des morts. Le sentiment très puissant de plaisir musical et en même temps d’inquiétude funèbre traverse le poème. Il s’agit d’une anecdote marquante dont le lyrisme repose sur les émotions du poète. Or, dans sa préface, Hugo explique : « La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, a déposé [ce livre] dans son cœur. » Une sorte d’opération magique conduit ainsi le poète à écrire directement ce que la vie a inscrit dans son cœur, et donc ses sentiments. La poésie lyrique naît donc avant tout de l’authenticité, et donc de la fidélité, des émotions intenses vécues par le sujet lyrique.

Transition : La poète lyrique utilise souvent les événements de sa vie comme des thèmes ou motifs de sa poésie. L’expression intime de ses sentiments devient plus fidèle quand il s’agit d’anecdotes personnelles. Reste qu’un écart poétique existe avec la vie réelle.

 

II. L’écart poétique avec la vie vécue

 

1. Des événements ponctuels (plus que des périodes)

La poésie transforme nécessairement les souvenirs tels qu’ils furent vécus. Les poèmes lyriques opèrent tout d’abord une sélection d’événements ponctuels et non une narration de toute une vie. La structure des Contemplations suit certes plutôt une progression chronologique, mais, à l’inverse d’une chronique ou d’une autobiographie, ne comporte pas une continuité temporelle. Les souvenirs sont épars. Le poème « Un soir que je regardais le ciel », qui clôt le livre III, est bien ancré dans un moment ponctuel que vit le poète, mais il suit toute une série de poèmes qui ne renvoient pas aussi clairement à sa vie. En effet, de nombreux poèmes ne comportent pas explicitement de souvenirs personnels du poète, comme « L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée… ». Toutefois, puisque le poète s’est effacé de ce poème, peut-on le qualifier de poème « lyrique » ?

2. Une véracité contestable

Au demeurant, le lecteur de poèmes lyriques est en droit de se demander si les anecdotes ont réellement eu lieu. Par exemple, l’un des poèmes les plus connus des Contemplations, « Demain, dès l’aube », est centré autour d’une anecdote très intime. Le futur caractérise ce poème, comme « je partirai » ou encore dans le parallélisme musical « j’irai par la forêt, j’irai par la montagne ». Ce futur indique que l’événement n’a pas encore eu lieu. Ce sont l’intention, la résolution et l’émotion qui comptent. Dans « Le Bal », d’Alfred de Vigny, est-il si important que le poète ait réellement assisté à ce bal ? Sa fascination et ses injonctions à danser paraissent en tous points authentiques comme dans les derniers vers : « Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs, / Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs. » L’équilibre des vers, la rime riche et la formulation évocatrice priment sur la véracité de l’anecdote.

Transition : L’adverbe « fidèlement » est ainsi décisif. Il ressort en effet, que la poésie lyrique reste fidèle au poète en termes de sentiments, beaucoup plus qu’en termes de réalité factuelle. L’écart avec cette réalité peut être considérable. Or, ne peut-on pas affirmer que la poésie lyrique restitue fidèlement les souvenirs du poète parce qu’il s’adresse en réalité à toute l’humanité ?

 

III. De la vie du poète à toute vie humaine

 

1. Une fidélité à l’humanité

Le passage entre la vie du poète et la vie potentielle de tout être humain est sous-entendu dans tout poème. Une certaine fidélité à l’humanité s’y traduirait donc. Dans « Chose vue un jour de printemps », le premier vers ancre la situation dans un souvenir personnel précis : « Entendant des sanglots, je poussai cette porte. » Le poète assiste à la scène terrible de la mort d’une mère. Ce faisant, il en appelle à l’empathie de tous les êtres humains. Il souhaite partager sa tristesse, et déplore cette injustice auprès de Dieu. Il transmet donc un sentiment humain avant tout. Et finalement, Victor Hugo écrit bien dans sa préface des Contemplations : « Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. » Le poète est Homme, tout comme son lecteur. Une communauté humaine se réunit autour du poème lyrique.

2. Une restitution impossible

Enfin, la vie du poète, comme toute vie humaine, ne peut de toute façon pas  être parfaitement restituée. Une autobiographie ne peut ni revenir sur tous les détails  d’une vie, ni sur toutes les pensées de l’auteur. Une sélection doit être opérée quel que soit le genre littéraire. Mais surtout, le sujet poétique est souvent complexe et ne se réduit pas au poète-auteur. Dans la tradition d'Orphée, il est l'âme sensible qui irrigue le monde de musique, comme Victor Hugo le suggère directement dans « Oui, je suis le rêveur » : « j'entends ce qu'Orphée entendit. » Au reste, l'hyperbole célèbre de Charles Baudelaire, « j’ai plus de souvenir que si j’avais mille  ans » (« Spleen ») traduit une telle complexité. Le poète est tellement sensible au monde que ses souvenirs et expériences dépassent en nombre et en précision ceux des autres êtres humains. Comment pourrait-il donc, a fortiori, les restituer fidèlement ?

Ce sujet appelle un plan dialectique, puisque la question posée est fermée. Attention à ne pas tomber dans le plan caricatural : Oui / Non / Pourquoi pas ? L’astuce consiste à trouver une idée majeure qui abonde dans le sens du sujet : ce sera la « thèse ». Même astuce pour l’« antithèse » : il s’agit de l’idée majeure qui va à rebours du sujet. Quant à la « synthèse », celle-ci est relativement libre et doit constituer une résolution possible de l’énigme contenue dans le sujet en adoptant une définition précise d’un de ses termes, ou en en montrant les contradictions inhérentes, ou encore en élargissant la réflexion, tout en ne le perdant pas de vue !


La rédaction suit un raisonnement

Question 5

Rédiger une conclucion.

En définitive, si le poète lyrique peut restituer fidèlement des souvenirs, sans pour autant produire une véritable autobiographie, il n'est pas dans son intention de s'astreindre à une exhaustivité des événements de sa vie. Il ne cherche pas à tous les retranscrire, mais à en tirer les sentiments essentiels et profondément humains. La question ne peut donc être facilement tranchée. En effet, l’âme qu’évoque Victor Hugo dans l’expression « les mémoires d’une âme » est plutôt à comprendre comme son être et ses sentiments profonds que comme l’ensemble des événements ou expériences de sa vie.