Cours Mémoires d'Hadrien, Yourcenar

Exercice - Mémoires d'Hadrien

L'énoncé

Épilogue de Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, 1951

Tout est prêt : l'aigle chargé de porter aux dieux l'âme de l'empereur est tenu en réserve pour la cérémonie funèbre. Mon mausolée, sur le faîte duquel on plante en ce moment les cyprès destinés à former en plein ciel une pyramide noire, sera terminé à peu près à temps pour le transfert des cendres encore chaudes. J'ai prié Antonin1 qu'il y fasse ensuite transporter Sabine2 ; j'ai négligé de lui faire décerner à sa mort les honneurs divins, qui somme toute lui sont dus ; il ne serait pas mauvais que cet oubli fût réparé. Et je voudrais que les restes de Lucius Aelius César3 soient placés à mes côtés.

Ils m'ont emmené à Baïes ; par ses chaleurs de juillet, le trajet a été pénible, mais je respire mieux au bord de la mer. La vague fait sur le rivage son murmure de soie froissée et de caresse ; je jouis encore des longs soirs roses. Mais je ne tiens plus ces tablettes que pour occuper mes mains, qui s'agitent malgré moi. J'ai envoyé chercher Antonin ; un courrier lancé à fond de train est parti pour Rome. Bruits de sabots de Borysthènes, galop du cavalier thrace... Le petit groupe des intimes se presse à mon chevet. Chabrias me fait pitié : les larmes conviennent mal au rides des vieillards. Le beau visage de Céler est comme toujours étrangement calme ; il s'applique à me soigner sans rien laisser voir de ce qui pourrait ajouter à l'inquiétude ou à la fatigue d'un malade. Mais Diotime sanglote, la tête enfouie dans les coussins. J'ai assuré son avenir ; il n'aime pas l'Italie ; il pourra réaliser son rêve qui est de retourner à Gadara et d'y ouvrir avec un ami une école d'éloquence ; il n'a rien à perdre à ma mort. Et pourtant, la mince épaule s'agite convulsivement sous les plis de la tunique ; je sens sous mes doigts des pleurs délicieux. Hadrien jusqu'au bout aura été humainement aimé.

Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d'autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus... Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts.

 

1 Antonin : fils d'Hadrien

2 Sabine : épouse d'Hadrien

3 Lucius Aelius César : autre fils d'Hadrien


Question 1

Expliquer en quoi Hadrien renvoie l'image d'un empereur assimilé à un dieu ?

Hadrien renvoie l'image d'un empereur assimilé à un dieu car dans son discours sa personne est sacralisée. Une fois mort, il recevra les honneurs divins : "L'aigle chargé de porter aux dieux l'âme de l'empereur" et ce rite funéraire le place à l'égal des dieux. Il souhaite que son fils Antonin et son épouse Sabine les reçoivent également. 

Ses volontés sont exaucées : "Tout est prêt". Il est obéi de tous : "J'ai prié Antonin" et décide de l'intégralité de l'organisation de ses funérailles : "Mon mausolée, sur le faîte duquel on plante en ce moment les cyprès". Il utilise le terme "pyramide" qui est tombeau des pharaons, cela renforce encore l'assimilation d'Hadrien à un dieu, comme les pharaons qui sont eux-mêmes déifiés à leur mort.

Question 2

En quoi est-il également assimilé à un homme simple ?

Hadrien, en plus d'être assimilé à un dieu, est aussi montré comme un homme simple, un vieil homme à l'orée de sa vie. On le voit victime de la vieillesse et de la maladie comme le commun des mortels : "mes mains, qui s'agitent malgré moi" ; "me soigner" ; "un malade". L'empereur tout puissant s'oppose à l'homme sensible et vulnérable : "le trajet a été pénible, mais je respire mieux au bord de la mer".

Hadrien sait qu'il va bientôt mourrir, son discours est emprunt d'une certaine mélancolie : "Je jouis encore des longs soirs roses" ; "renoncer aux jeux d'autrefois". Il lui revient des souvenirs de sa vie d'homme fort et puissant : "Bruits de sabots de Borysthènes, galop du cavalier thrace..." Il semble ainsi quitter ce monde avec regrets.

Hadrien est également décrit par lui-même comme un homme aimé, comme on le voit dans le comportement de ses intimes : ils sont tristes de le voir partir : "Chabrias me fait pitié" ; "Diotime sanglote."

Sa vieillesse est mise en avant.

Question 3

Quelles sont les marques de l'autobiographie traditionnelle ? De l'autobiographie fictive ?

L'autobiographie traditionnelle :

On retrouve la première personne du singulier "je" en particulier dans les deux premiers paragraphes ainsi que des pronoms personnels compléments "malgré moi", "me soigné", "me fait pitié" ou encore des adjectifs possessifs comme "mes mains", "mon chevet". Il faut attendre le troisième paragraphe pour comprendre que l'auteur sollicite le lecteur avec la première personne du pluriel "nous".

Le présent de description du premier paragraphe plonge le lecteur dans la situation dans laquelle le narrateur se trouve : il partage l'expérience de l'empereur. Les temps du passé traduisent les actions du narrateur qui prépare son départ pour l'au-delà. Le conditionnel, à la fin de l'épilogue évoque ses espoirs. Le lecteur grâce au présent de description peut partager l'expérience de l'empereur.

L'autobiographie fictive :

Rien ne permet de dire qu'il s'agit d'une autobiographie fictive. Une seule phrase se démarque par le changement de personne du "je" au "il" : "Hadrien jusqu'au bout aura été humainement aimé." Par ce procédé, Marguerite Yourcenar s'approprie le roman et fait l'éloge de l'empereur : cela montre qu'il s'agit d'une autobiographie fictive.

Il faut analyser les temps des verbes ainsi que les personnes utilisées.


Une seule phrase permet de dire qu'il s'agit d'une autobiographie fictive.

Question 4

Quelle est l'attitude d'Hadrien face à la mort ?

Dans le dernier paragraphe de l'épilogue, Hadrien dialogue avec son âme : "Petite âme, âme tendre et flottante". Son âme n'a rien perdu de son désir de vie, il veut profiter de chaque instant, de chaque paysage, de chaque objet qui l'entoure : "Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus". Son âme est mise en opposition avec son corps vieillissant et malade, prêt à quitter ce monde.

La mort n'est pas perçue comme une délivrance mais comme une privation, un renoncement : "tu devras renoncer aux jeux d'autrefois". Et comme un lieu inhospitalier : "tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus". Ainsi la dernière phrase "Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts" apparaît comme son dernier moment de vie avec "les yeux ouverts" : jusqu'au bout, il veut profiter des beautés que lui a offert la vie.

Malgré son statut d'empereur déifié et de l'au-delà des dieux qui doit l'attendre une fois mort, l'homme reste homme et reste impuissant face au tragique de la vie. Il accepte son sort car tout est prêt pour sa mort, mais il la regrette.

Hadrien distingue son âme et son corps.


Il apparaît comme impuissant.