Cours Alcools, Apollinaire

Exercice - Zone, Apollinaire

L'énoncé

Zone, Alcools, Apollinaire, 1912

A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes

[...]


Question 1

Observer la structure du poème, que remarque-t-on ? Que cherche le poète ?

Le poème n’a aucune régularité : les strophes sont libérées de tout nombre de vers fixe, certains vers ne riment pas : « J'aime la grâce de cette rue industrielle / Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes ». Le texte ne comporte aucune ponctuation et laisse donc la liberté au lecteur de le lire à sa manière.

De plus les rimes sont pauvres quand elles sont présentes : « haut » et « journaux » ou « nom » et « clairon » par exemple.

Enfin la métrique de chaque vers n’est pas fixe et atteint jusqu’à vingt syllabes : « Si / tuée / à / Pa / ris / en / tre / la / rue / Au / mont / -Thie / vil / le / et / l'a / ve / nue / des / Ternes ».

Le poète souhaite s’affranchir de toutes les règles établies par la tradition poétique pour créer une poésie entièrement libre.

Les vers sont-ils fixes ? Y a t'il des rimes ?

Question 2

En quoi ce poème oppose-t-il le monde moderne au monde ancien ? En quoi cela correspond-t-il à la Nouvelle Poésie du début de siècle ?

Le champ lexical de l’ancien et du moderne s’entremêlent dans le début poème.

En effet, l’ancien monde côtoie le moderne au début du texte : « monde ancien, troupeau, Bergère, anciennes antique, l'antiquité grecque et romaine » mêlé au champ lexical de l’ennui : « las, en as assez ». Cela souligne l’attrait nouveau de la poésie pour des thèmes urbains : « hangars, automobiles, les prospectus les catalogues les affiches, les journaux, les livraisons, etc. » La ville, les machines, la nouveauté, l’essor de la presse sont des thèmes chers à cette nouvelle poésie qui balaye les thèmes usés de la tradition comme la pastorale. L’apostrophe doublée d’une métaphore « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » par exemple parodie ces thèmes anciens pour dégager une image plus novatrice. Cette dernière est d’autant plus forte que la tour Eiffel est le symbole de l’ingénierie moderne avec sa structure d’acier.

Question 3

En quoi ce poème chante-t-il la vie quotidienne des citadins ?

Tout d’abord les compléments circonstanciels de temps sont très présents dans le texte et se répètent : « ce matin » apparait à plusieurs reprise et les vers « Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes / Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent » montrent cette idée de répétition très régulière.

De plus on peut observer dans cette citation les nombreux métiers de la ville et son fourmillement. La réutilisation de « ce matin » est brisée par l’apparition du complément circonstanciel de temps : « le matin » qui introduit la répétition quotidienne des bruits de la ville : les verbes « gémit », « aboie », « criaillent » personnifient respectivement « les sirènes », « les cloches », « Les inscriptions des enseignes et des murailles / Les plaques les avis ».

La littérature populaire est aussi évoquée avec : « les prospectus les catalogues les affiches », « les journaux », « les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières / Portraits des grands hommes et mille titres divers ». Tous ces écrits sont de la prose que la population urbaine lit quotidiennement, bien éloignée de la forme poétique en vers ; cependant le poète ne la dénigre pas et sépare simplement les deux.