Cours Stage - Les métamorphoses du moi : XXe siècle

Exercice - L'Être et le Néant, Sartre

L'énoncé

Extrait de Le garçon de café, L'Être et le Néant, Sartre, 1943

Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu'il rétablit perpétuellement d'un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n'y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d'investigation. L'enfant joue avec son corps pour l'explorer, pour en dresser l'inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. […]

Voilà bien des précautions pour emprisonner l'homme dans ce qu'il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu'il n'y échappe, qu'il ne déborde et n'élude tout à coup sa condition. Mais c'est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n'est point qu'il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu'elle "signifie" : l'obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l'ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc. […]

Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j'en suis séparé, comme l'objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m'isole de lui, je ne puis l'être, je ne puis que jouer à l'être, c'est-à-dire m'imaginer que je le suis. Et, par là même, je l'affecte de néant. J'ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l'être que sur le mode neutralisé, comme l'acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes... Ce que je tente de réaliser c'est un être-en-soi du garçon de café, comme s'il n'était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d'état, comme s'il n'était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer.


Question 1

Commentez cet extrait de L’Être et le Néant.

Qu’est-ce que Sartre cherche à démontrer avec l’exemple du garçon de café ? Quels sont les réflexions philosophiques qui découlent de cet exemple ? 

Sartre, dans cet extrait de L’Être et le Néant utilise l’exemple du garçon de café pour montrer une modalité de l’être où l’essence précède l’existence. 

Au contraire, la thèse de Sartre dans L’Être et le Néant est que le but de l’homme est d’inventer son projet d’existence. C’est l’existence qui précède l’essence finalement chez Sartre.  

Le mécanisme par lequel l’homme entre dans une modalité de l’être où il se définit par son essence peut être appelé mauvaise foi. 

Cela n’est non sans rappeler l’exemple de la coquette, qu’utilise Sartre pour réfuter la thèse de l’inconscient chez Freud. Dans un rendez-vous amoureux, la coquette refuse d’assumer sa responsabilité quand elle accepte les avances de son amant potentiel. Elle abandonne sa main comme si son corps ne lui appartenait plus, mais en fait elle est parfaitement consciente de ce qu’elle fait, elle se met dans les conditions pour être séduite. 

Refusant de voir sa liberté en face, le garçon de café la nie et fait comme s’il était défini par son essence, son rôle social, plus que ses choix (« comme s’il n’était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer.») . 

Le garçon de café est un « être en soi », emprisonné dans ce qu’il est, dans sa « condition ». Le garçon de café est un homme qui se masque sa propre liberté en agissant de façon mécanique (« il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes »). Dans ce comportement de garçon de café, il ressemble à un objet utile, ici Sartre prend l’exemple de l’encrier et du verre. Pourtant le garçon de café est bien un homme, et non un objet ! En jouant le rôle du garçon de café, il n’est pas être-pour-soi, agissant comme sa volonté lui dicte, mais il est être-en-soi, il agit comme ce que lui dicte les exigences de son métier. 

Ainsi, l’être-en-soi et l’être-pour-soi sont deux modes d’existence, deux façons de se positionner face à sa liberté pour Sartre. Dans l’être-pour-soi l’existence précède l’essence, c’est le mode d’être de l’homme en tant qu’il est libre et qu’il a une conscience. Il peut s’examiner, et se mettre à distance et faire des choix pour lui. Dans l’être-en-soi, l’essence précède l’existence, c’est le mode d’être de l’objet. L’homme quand il s’enferme dans sa condition, c’est-à-dire qu’il agit tel que son rôle le détermine, devient un être-en-soi. Il se contente d’être et d’agir de façon déterminée, sans s’affirmer dans ses actions et sa liberté. 

Sartre utilise l’exemple du garçon de café pour montrer une modalité de l’être où l’essence précède l’existence.